jeudi 19 décembre 2013

Le métier d'écrivant, un feuilleton inédit (2) : Lectures, 2/2




Lisiez-vous des auteurs classiques français ?

Si vous entendez par là les auteurs consacrés par le Lagarde et Michard, alors, non, je n’y ai pratiquement pas touché jusqu’à l’âge adulte. Stendhal et Balzac m’ennuyaient profondément - c’est toujours le cas ; je connaissais à peine l’existence de Proust, et je pensais que Madame Bovary était un roman à l’eau de rose. 



Je n’étais pas attiré par la « grande » littérature en général, mais j’ai été enthousiasmé par La Légende des Siècles, dont j’ai lu une bonne partie quand j’avais quatorze ans. Ce n’était pas par snobisme, mais tout simplement parce que beaucoup d’auteurs classiques ne me parlaient pas. J’avais besoin d’un souffle narratif que je trouvais chez Dumas, Victor Hugo, Jules Verne, Maurice Leblanc, mais pas chez Châteaubriand, Lamartine ou Stendhal. Cela dit, j’étais prêt à aimer les classiques français : quand j’ai vu Hauteclaire à la télévision, dans les années 60, l’adaptation par Jean Prat d’une des nouvelles des Diaboliques ça m’a donné envie de lire Barbey d’Aurevilly. 

 A l’âge de dix-sept ans, j’étais persuadé que la littérature publiée par Gallimard était sans intérêt, mais on m’a offert un roman de Robert Merle, L’île, qui a été une révélation. Un autre de ses romans, Malevil, m’a fait le même effet. Tous deux sont extrêmement bien écrits, mais aussi extrêmement bien construits et bourrés de détails qui leur donnent une profondeur, un relief incroyable. J’aime que les romans m’apprennent quelque chose sur le monde, sur une période historique, sur un métier, une ville ou un milieu que je ne connais pas. Et en France, les auteurs de romans populaires s’aventurent plus volontiers sur ces chemins-là que les auteurs de « collection blanche ».

Pensez vous que ça vous a manqué de ne pas lire Proust ou Flaubert ?

J’ai longtemps pensé que c’était un handicap, que ça me disqualifiait de mon désir d’écrire, jusqu’au moment où – je n’avais jamais publié de fiction, alors – j’ai rencontré un auteur très discret, nommé Alain Ferry, auteur d’une poignée de très bons livres, parmi lesquels le merveilleux Mémoire d’un Fou d’Emma. Ferry était alors prof de lettres au Prytanée, à La Flèche, et je lui avais donné à lire une de mes nouvelles. Il m’a beaucoup encouragé et, quand je lui ai dit être complexé de ne pas avoir eu de formation littéraire - j’étais déjà médecin généraliste, à ce moment-là - il m’a répondu : « Mais non ! Réjouissez-vous, au contraire  ! En France, les études de lettres dissuadent les jeunes gens d’écrire, en leur répétant qu’ils seront incapables d’égaler les auteurs qu’on leur fait étudier. C’est une chance pour vous de ne pas avoir fait d’études littéraires ! C’est une liberté ! »  Cette rencontre m’a fait beaucoup de bien. 



Je ne me suis plus senti obligé de me taper Flaubert et Proust que j’ai lu, de mon plein gré, à trente ans passé, lorsque j’ai été capable de les apprécier. Et aujourd’hui, j’éprouve toujours un plus grand plaisir à lire une histoire pleine de rebondissements qu’une longue réflexion introspective. Depuis deux ans, je dispose d’une liseuse de livres électroniques et je télécharge souvent des livres du domaine public. J’ai lu Le Bossu pour la première fois et je ne l’ai pas lâché avant de l’avoir terminé, alors que je connais bien l’histoire pour l’avoir vue maintes fois au cinéma et à la télévision. Et c’est vachement bien écrit, même si on n’écrit plus comme ça.

Est-ce que la lecture est toujours aussi importante pour vous, aujourd’hui ? Quels auteurs lisez-vous ? Ont-ils une influence sur ce que vous écrivez ?

La lecture est toujours importante, et même plus importante que l’écriture. Je lis plus que je n’écris. Je peux être fatigué à l’idée d’écrire ou ne pas en avoir le courage, je ne suis jamais fatigué de lire. J’ai des étagères de livres près de mon lit, et une pile de livres à mon chevet. A Montréal, je n’ai pas de voiture, et comme c’est une ville très étendue je passe beaucoup de temps l'hiver à lire dans le bus ou le métro ; je lis en marchant dans la rue, je lis dans les files d’attente, je lis tout le temps.

Où que j’aille, j’ai toujours un livre – ou ma liseuse – avec moi. Quand j’étais adolescent, j’avais un caban dont les poches étaient assez grandes pour y glisser des livres. A force, les poches se sont décousues et je glissais des tas de trucs dans les doublures : mes clés, mon portemonnaie, des livres, des comic-books, les tomates que ma mère m'avait chargé d'acheter, etc. Le caban pesait toujours des tonnes. Après ça, pendant longtemps, j’ai porté un sac en bandoulière pour être sûr d’avoir des livres et des cahiers sur moi. Je lisais dès que j’avais une minute parce que j'avais horreur de m'ennuyer. Et, comme je ne savais pas toujours quel livre allait me faire passer le temps pendant un long voyage en train, par exemple, j'en emportais plusieurs. Pour être sûr d'avoir toujours un livre adapté à l’humeur du moment. 

Depuis que j’ai une liseuse, je peux me balader les mains dans les poches tout en ayant cent cinquante livres à ma disposition : des romans, des livres d’anthropologie ou de critique littéraire, de la SF, des nouvelles policières. C’est merveilleux. J’aime les livres, et j’en ai beaucoup, et j’en achète toujours, mais la possibilité d’avoir des textes au format électronique est une liberté extraordinaire qui me permet de lire encore plus qu’avant. 

En ce moment je lis peu de littérature - essentiellement des auteurs P.O.L - et surtout des livres de sciences humaines, parce que j'écris un livre sur le soin. Je lis de l'anthropologie, de la psychologie évolutionniste, mais aussi des livres... sur l'écriture, car je ne crois pas tout savoir, j'aime savoir comment d'autres écrivants travaillent, la façon dont ils voient les choses. 

Et je lis surtout en anglais. Non par snobisme ou parce que je vis à Montréal (je lisais beaucoup en anglais bien avant ça) mais parce que ce qui m'intéresse en sciences humaines est surtout publié en anglais et pas traduit (ou mal, ce qui revient au même). 

Alors ce que je lis a certainement une influence sur moi : j'ai en projet un roman qui parle des comportements amoureux tels que les évolutionnistes les décrivent, par exemple...

En dehors des transports en commun, où lisez-vous?

Je lis beaucoup à mon bureau, sur l’écran de mon ordinateur : surtout des articles en anglais, des revues en ligne. Des articles scientifiques, mais aussi The New York Times et les liens regroupés sur une page formidable qui s’intitule Arts & Letters Daily. Et je lis un peu au lit, si je ne m’endors pas. J’ai toujours beaucoup de livres à mon chevet, en plus de la liseuse. Je lis peu dans un fauteuil car je n’ai pas de bon fauteuil pour lire, en ce moment, et je le regrette. 

Pendant mon enfance et une bonne partie de mon âge adulte, j’ai eu le fauteuil idéal. C'était un truc qui semblait avoir été taillé dans un cube, avec une assise profonde, des bras et un dos larges. Originellement il était rouge. Il y avait un coussin carré au fond. Il était très profond : enfant, je lisais dedans assis en travers, la tête appuyée contre l'un des bras, les jambes repliées sur l'autre. Et il nous arrivait, avec mon frère ou avec André ou Bertrand, des copains d'enfance qui étaient aussi de grands lecteurs, de nous y asseoir côte à côte pour y lire des BD ensemble. En dehors de l’année passée en Amérique, pendant trente-cinq ans j'ai lu ou relu dans ce fauteuil tous les livres qui m’ont marqué : romans policiers, SF, BD et comic-books, Perec et Belletto, les premiers romans de Camille Laurens et de Marie Darrieussecq. J'ai relu et corrigé mes premières nouvelles et les épreuves de mon premier roman dans ce fauteuil. J’ai regardé Star Trek The Next Generation en donnant le biberon à mes jumeaux dans ce fauteuil. Et nos aînés s’y sont entassés pour regarder les films de leur enfance : The Princess Bride, Retour vers le Futur, L’Armée des Ténèbres…  

Dans la grande maison qui a été notre logement familial pendant quinze ans, le fauteuil a brièvement occupé le "petit salon de télévision" avant que mon fils aîné le prenne dans sa chambre au deuxième étage. Quand nous avons quitté la France, il était trop vieux et défoncé pour qu’on l’emporte alors, au bout de quarante-cinq ans de bons et loyaux services, je l’ai amené à la déchetterie. Je ne m’en remets toujours pas. Il me manque. Je n'ai jamais trouvé son remplaçant. Lorsque La Maladie de Sachs  a rapporté beaucoup d’argent, ma compagne m'a offert un excellent fauteuil relax, très beau et très confortable. Mais je n'ai jamais pu lire longtemps dans ce fauteuil : je m'endors. Il est trop confortable. 

Le vieux, l'ancien, le fauteuil perdu, j'y étais bien mais pas trop. Il m'enveloppait. Je m'enfonçais dedans. Ce n’était pas seulement un fauteuil, mais un vaisseau – comme la grande boîte en carton dans laquelle Calvin et Hobbes, les personnages du dessinateurBill Watterson, se transforment, se démultiplient ou partent pour une autredimension. 

Un jour, je me mettrai en quête d'un nouveau fauteuil. Un fauteuil dans lequel je pourrai lire comme quand j'étais enfant. Un fauteuil dont je ne voudrai pas sortir. Un fauteuil dans lequel lecture et relecture, une nouvelle fois, seront un voyage immobile. Il y a sûrement un fauteuil comme ça pour moi, quelque part. Avec un peu de chance, je m'endormourirai dedans. Un livre à la main.


(A suivre...)

3e épisode : La seconde langue