mardi 31 août 2010

Séance de rattrapage, 3 : "Je me souviens... que je voulais tout oublier..." - par Sundog


Je me souviens de la douleur dans tout mon corps, à chaque matin, à chaque réveil. Je me souviens que c'était la fin du monde dès que j'ouvrais les yeux. Je me rappelle aussi que l'enfer avait une dimension toute réelle, réaliste même je devrais dire. Je le touchais du doigt tous les jours, avec tout le corps même dans mon sommeil peu paisible. Je me souviens que le temps n'a jamais changé ma vision des choses, mais que la promiscuité tuait autant qu'elle sauvait mon corps. Mon esprit a toujours su se libérer de toutes les prisons qu'on lui proposait, parfois trop. Mais jamais des siennes. Je me souviens qu'il était l'heure de partir mais que j'ai décidé de rester au dernier moment. Je me souviens aussi qu'il y avait des géraniums en train de mourir au soleil sur le balcon. Le petit chat dans mes pattes. Le petit chien cherchait à jouer avec lui mais le petit chat l'ignorait faussement avec un dédain assez magnifique. Je me souviens des deux enfants de ma meilleure amie, qui s'insultaient avec une vulgarité dont j'ignorais même l'existence à leur âge. Je me souviens surtout de la passivité de mon amie. Je me souviens que j'ai pensé : "comment a-t-elle pu elle-même devenir ainsi ?". Et de ces autres enfants qui criaient tous les soirs, avec leurs parents exaspérés de l'autre côté du mur parce qu'ils refusaient de faire leurs devoirs. De l'entente entre mes sœurs jumelles qui excluait tout le reste du monde et qui continue de le faire. Je me souviens de la première fois que j'ai ressenti enfin la possibilité d'une solitude comme une indépendance sur le monde, chèrement gagnée. Mais je me souviens surtout qu'après ça j'ai vite déchanté. Mes illusions me faisaient du mal, au corps, chaque matin, chaque soir. A chaque réveil. Le cœur en vrille. Le cœur qui valsait. Pas tout à fait encore pour sa dernière danse, alors que c'est potentiellement, à chaque instant, sa dernière danse. Je me souviens que je l'aurais bien embrassée, fût une époque, cette dernière danse, ce dernier coup de tambour. Je me souviens que c'était la fin du monde aussi dans l'enseignement qu'on me donnait, et que les adeptes la souhaitaient, non pas par goût de destruction mais par soif de renouveau. Comme les premières fleurs (des roses) remises à ma mère pour son cancer du sein. J'aurais aimé ne pas avoir tellement peur de la perdre. Je me souviens à l'époque je croyais qu'on ne perdait jamais rien, enfin je ne le croyais pas, je l'expérimentais et là c'était fini. Comme le cinéma et le sucre. Je me souviens de la première fois où j'ai entendu le générique des X-Files, d'autant plus impressionnant que j'avais encore le droit de regarder cette série inconnue alors. Mes parents n'avaient pas encore découvert la violence à la télévision. Je me souviens du choc de l'accident. Ma tête qui a frappé la vitre et la douleur ensuite, sourde. Mes oreilles bourdonnaient. Du sang en coulait. Et aussi de ma bouche et de mon nez. Les pompiers m'ont dit : "un miraculé". Le médecin du SAMU m'a dit : "t'es un dur toi". Alors que non, un coup de vent et j'ai une hépatite. Je me souviens aussi des faux sourires. Des places de cinéma trop chères. Des lettres jetées à la poubelle. Celles qui ont été brûlées comme pour en exorciser les hypothétiques démons qui s'y trouvaient. Je me souviens que je voulais tuer le plus grand nombre de souvenirs. Comme à la guerre on tue des hommes et des femmes, et des enfants, ainsi que des chevaux et parfois des soldats pas que des civils. De la pêche à l'été jusqu'à ce livre de David Lynch qu'un homme au grand coeur a su m'offrir un jour. Tuer Tout. Et que j'ai lâchement quitté ensuite, cet homme au grand cœur comme je n'en ai plus vu depuis. Je me souviendrai toujours de ce qu'il a pu m'apporter, comme une renaissance après l'enfer de tous les jours. Mais on perd un peu chaque jour pour pouvoir, finalement, être affuté comme une lame, à l'intérieur. De plus en plus, normalement, si tout se passe bien, on ne devient pas des Rois et des Reines en un seul jour. Rome s'est construite en plusieurs. Pour quel résultat... Mystère ! Mais tout va bien se dérouler je pense à partir de maintenant. Normalement. Si, ça va aller, d'autant plus que je me souviens de l'escalade, de la piscine, de Paris aussi, comme c'était difficile de vivre au rythme des Parisiens, de ces gens qui regardaient cet enfant trisomique 21, parce qu'il criait après une femme au visage émacié qui tentait de le calmer, des hommes d'affaires pressés par l'air du temps, un téléphone sur l'oreille, des clochards à la gare qui m'ont demandé pourquoi j'avais des yeux si noirs... Et se réveiller et pleurer parce qu'on le fait et qu'il ne reste que ça à faire. Pleurer et pas pour de faux ! On a ouvert les yeux. Et on l'a fait, encore, on s'est réveillé alors qu'il ne fallait pas ! Pleurer parce que c'est la seule réponse à donner, à renvoyer au monde, qui, de toute façon, n'en mérite pas tant. Économisons nos larmes pour les gens qui en valent la peine, le monde n'est pas une personne intéressante tous les jours. C'est pas comme les civils et les chevaux. De toute façon, je me souviens surtout de ces siestes d'après-midi, pendant l'enfance, entre rêve et conscience, où le souvenir n'avait aucune importance, juste l'absence au monde. L'absence temporaire. Imparfaite car le corps encore là. Je me souviens qu'à l'adolescence je voulais tout oublier de mon ancienne vie. Mais en réalité, je luttais de toute mes forces envers le désir contraire, qui était de me souvenir, de me souvenir pour toujours et de la totalité du Tout, Avec Force, même de ma naissance. Plus spécifiquement, de ce qui avait eu lieu avant.

Remonter le Temps, voilà ce que je pourrais dire à l'adolescent dans le miroir : souviens toi si cela chante à tes oreilles. Et puis laisse.

dimanche 29 août 2010

Exercice n°14 - Retour de vacances

Vous rentrez d'excellentes vacances. Les meilleures de votre vie.

En ouvrant la porte de votre domicile (que vous avez quitté trois semaines plus tôt et qui n'a, en principe, pas été occupé depuis), vous constatez qu'un tout petit détail y a changé.

Et ce petit détail change tout dans votre vie.

Racontez (en trois mille signes).

Date limite de remise : le 10 septembre à minuit.

Bon vent !

Mar(c)tin

mercredi 25 août 2010

Le vice enfin puni - par Marianne D.

Marianne D., qui anime un blog dont l'adresse figure à la fin de cette page, m'a envoyé ce texte ; il parle de lecture... sous un angle plutôt original.
Et cela me permet de lancer nos activités littéraires de l'année 2010-2011. Bienvenue à toutes et à tous, pour la deuxième année de vie de Chevaliers des touches. A vos plumes pour de prochains exercices !
M.
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Le vice enfin puni



C’était un dimanche comme un autre, sauf que j’avais fermé tous les volets de la maison à cause de la chaleur. J’étais sur mon fauteuil - celui qui depuis toujours était mon fauteuil de lecture, la seule chose que j’avais voulu prendre dans la maison de mes parents à leur mort, le fauteuil où j’avais appris à lire à 6 ans et où je lisais encore à 31 - et je finissais mon thé quand tout à coup. Je sais, en général on met tout sauf un point à ce moment là, sauf que moi, c’est précisément à ce moment là que ma vie s’est terminée. Donc point (si vous permettez). Non, je vous arrête tout de suite, je ne suis pas morte, bien au contraire : j’ai vécu des dizaines et des dizaines de vies, dans des dizaines et des dizaines de pays différents, traversant les époques et endossant une multitude d’identités (homme, femme, jeune, vieux, riche, pauvre, beau, laid, aventurier, pleutre, catin, bonne sœur, mère, etc.).

L’expression de Flaubert « Madame Bovary c’est moi » prend désormais dans ma bouche un sens littéral. Oui, j’ai été Emma pendant quelques heures. Soyons honnête : il y a des pages où je ne me suis pas éternisée et certaines que j’ai même traversées en courant. J’aurais bien aimé vous y voir vous dans la scène d’agonie, déjà que dans le livre d’avant j’avais craint de mourir avec Gatsby - heureusement je n’étais pas Gatsby mais le narrateur, Nick Carraway. Bien sûr, les mauvaises langues vous diraient que j’étais Emma bien avant ce malheureux accident du dimanche 4 juillet vers 16h45 et ce n’est pas complètement faux sauf que je mesure désormais le sens profond du mot « métaphore » et le gouffre qui se cache dans le « comme ». Certes, je vivais (quasi) seule, je ne travaillais pas et passais mon temps à lire exclusivement des romans ou des nouvelles, en tout cas de la fiction, le reste - essais, poésie, biographie, journaux, correspondance - me tombait des mains les quelques fois où je m’y étais aventurée plus par défi personnel que par réelle envie.

J’en étais aux dernières lignes de « La bibliothèque de Babel » de Borges, dans le recueil Fictions en format de poche (dans ma bibliothèque, où le principe du rangement par ordre alphabétique prévalait, suivi par l’ordre chronologique de date de parution, des poches minuscules côtoyaient sans vergogne des œuvres complètes en papier bible, les livres reliés, les vielles couvertures écornées des livres d’occasion, toutes les hauteurs et les largeurs étaient admises dans cette démocratie idéale où le seul critère valable était la valeur intrinsèque de l’œuvre). « La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes » : là voilà la phrase qui a tout déclenché, page 80 du livre.

J’ai forcément traversé (je veux dire physiquement) les onze nouvelles suivantes du recueil mais je n’en ai aucun souvenir car je ne comprenais pas où j’étais, qui j’étais, ce qui m’arrivait, et surtout pourquoi je ne pouvais pas atteindre ma tasse de thé tiède, mon thé allait refroidir - j’avoue que bêtement ça a été ma seule pensée au début - , j’ai émergé réellement (quelle ironie ce mot quand on y pense !) à la table des matières. C’est là que la vérité m’est apparue : j’étais entrée dans le livre, il m’avait absorbée, dévorée, incorporée. Le livre était fini, j’allais pouvoir en sortir et reprendre ma vie quotidienne - avec tout ça, je me demandais quelle heure il était, peut-être même était-on déjà lundi, le temps passe tellement vite quand on est plongé dans un bon livre. 

Tel le passe-muraille de Marcel Aymé, je traversai la couverture mais au lieu de me retrouver sur le fauteuil comme je m’y attendais, j’entrai de plain-pied dans une couverture : « De sang-froid. Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences » de Truman Capote, traduit de l’anglais par Raymond Girard, NRF, Gallimard, collection « Du monde entier », première édition de 1966. Merde : on était forcément déjà lundi, la femme de ménage était venue et avait trouvé le livre sur le fauteuil et avec sa manie de tout ranger - malgré le fait que je lui aie dit mille fois de ne pas toucher aux livres - elle l’a rangé machinalement dans la bibliothèque. 

Impossible de sortir en se faufilant entre deux livres : je les rangeais trop serrés, et ça depuis toujours, c’était une sorte de T.O.C. Je ne supportais pas de voir un espace entre deux livres dans ma bibliothèque, ça me chiffonnait ces béances : si la nature a horreur du vide, pourquoi pas la culture ? Les plaines à blé de Holcomb, ce n’est pas vraiment l’endroit rêvé pour passer ses vacances, enfin heureusement je n’étais ni Perry Smith, ni Eugene Hickock, mais un petit nabot fantasque à la drôle de diction, ce qui me permit d’arriver en vie à la dernière page, la 421.

Je regrettais d’avoir prêté à mon frère mon exemplaire de Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino : j’aurais bien voulu redonner ses lettres de noblesse à la Lectrice, qui dans le roman est réduite au rang de compagne, objet de fantasme et partenaire de discussion du Lecteur qui lui est le vrai héros de l’histoire.
J’avoue que traverser Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll me terrifiait mais finalement ce fut une promenade de santé - une fois admis le principe de grandir et de devenir minuscule, de suivre un gros lapin blanc toujours en retard, de jouer au croquet avec des flamants roses et autres activités du même acabit.

Je restai dans la fantaisie animalière avec tous les Chevillard : je fus hérisson, orang-outang, crabe, créature mal définie au nom de Palafox, personnage de conte, mais je fus aussi un homme, un homme mort certes mais écrivain somme toute (et n’est-ce pas là le plus important ?)  : Thomas Pilaster auquel mon ami Marc-Antoine Marson rendait hommage et en sortant du livre, page 187, j’eus soudain la folle envie d’aller voir ma tombe dans le petit cimetière de Joinville, au bout de la dernière allée où mon corps repose depuis le 21 février 1997.

En vieille routière de la lecture (j’ai bourlingué, je suis partie à l’aventure, sans plan ni boussole, je me suis perdue, j’ai fait demi-tour en pleine nuit en terrain hostile, au milieu de nulle part), je dirais que le terrain le plus instable que j’ai jamais traversé - les sables mouvants de la littérature mondiale - se trouve dans les nouvelles de Cortazar. Chez lui, le sol se dérobe toujours sous vos pieds quand vous croyez être en sécurité. Et que dire du faux ciel, des colonies fourmis, des failles dans l’espace-temps, des rêves qui ressemblent à des cauchemars ?

Je ris en mon for intérieur sur l’intimité forcée créée par le rangement alphabétique en passant des Heures de Cunningham à Arlington Park de Rachel Cusk : des destins de femmes assez proches finalement, toujours à peu près les mêmes détresses, les mêmes interrogations, les mêmes béances (on y revient).

Un peu plus tard, je fus Franz Biberkopf, le criminel sorti de prison, découvrant les abattoirs de Berlin dans le roman de Döblin Berlin Alexanderplatz.
Puis, sans autre transition que deux minces couvertures cartonnées, je me retrouvai au Conservatoire des arts et métiers, le soir du 23 juin 1984, je m’appelais Casaubon et j’observais le pendule osciller…

Une seule fois je me perdis dans les méandres du roman, c’était dans Le bruit et la fureur de Faulkner : je ne compris ni quel personnage j’étais censée incarner, ni en quelle année on était, ni même ce que j’étais censée faire. J’avoue qu’en sortant de Faulkner, j’étais contente de ne pas avoir Ulysse de Joyce dans ma bibliothèque : j’avais été bien inspirée de le laisser à mon ex, même si à mon avis, il s’était contenté de lire le monologue de Molly Bloom.

Vivre à Macondo fut synonyme de dépaysement - toutes ces couleurs, cette prolifération toute sud-américaine, ce côté baroque - mais avouez que cent ans de solitude c’est long, surtout quand on n’est qu’une petite orpheline qui mange de la terre…

Etre une héroïne féminine dans un roman de Laura Kasischke ne fut pas non plus de tout repos, surtout que j’avais tous ses romans : jeune prostituée orpheline dans un motel, prof d’âge mûr s’interrogeant sur son admirateur secret, lycéenne dont la mère disparaît sans crier gare et qu’on retrouvera dans un congélateur au sous-sol, pom-pom girls un peu trop insouciantes, mère de famille parfaite qui voit resurgir un pan de son passé qu’elle aurait voulu oublier, etc. Non décidément, ce n’était pas une sinécure. 

Du Mexique de Kasischke à celui de Malcom Lowry, je n’eus pas beaucoup de chemin à parcourir : des rites de Quetzalcoalt qui fascinent les lycéennes d’aujourd’hui lors de leur escapade des vacances de Pâques aux délires éthyliques du consul à Quauhnahuac durant une journée en novembre 1938, il n’y avait qu’un peu d’encre et de papier.

Il est des voyages éprouvants mais que l’on se doit de faire à un moment donné de sa vie, tel fut le voyage halluciné dans une contrée hybride entre Paris et Saint-Pétersbourg dans lequel je suivis le Jérôme  de Jean-Pierre Martinet, à mes risques et périls.

Mes pérégrinations au sein des pages des livres de ma bibliothèque m’amenaient à la réflexion suivante : et si le bonheur c’était vivre dans un roman de Modiano et mourir dans un roman de Perec (dans La disparition bien sûr, quelle question )? Justement, je suis en plein dans La disparition et je ne parviens pas à débusquer le E alors que je le cherche pourtant dans les moindres recoins, y compris en bas de page. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs donc il y en a forcément au moins un mais où ?

Je sais que je ne sortirai jamais d’ici, de ma bibliothèque - ces quelques planches en bois vernis, un genre de cercueil finalement - et ce n’est peut-être pas plus mal.  La femme de ménage ne reviendra que dans une semaine et elle n’aura jamais la curiosité d’ouvrir un livre, surtout un des miens. Olivier pourrait bien passer - il a les clés et il risque de s’inquiéter de pas me voir chez lui ce soir - mais là aussi, je suis certaine qu’il ne mettra jamais le nez dans mes bouquins, lui à part l’Equipe … 
Non, à dire vrai, une seule chose m’inquiète : ma vie de papier sera-t-elle assez longue pour atteindre les romans de Virginia Woolf, mes préférés ?

Marianne D.
http://lepandemoniumlitteraire.blogspot.com/

dimanche 22 août 2010

Feuilleton d'été (11e et dernier) - par M.Z.



Les questions


Et puis, tandis que tu arrives à un détour de ton récit et que tu t'arrêtes, perdu dans tes pensées, le présentateur profite de cette pause pour se tourner vers l'asscmblée :
- Et maintenant, je pense qu'il est temps de passer la parole à la salle. Est-ce qu'il y a une question ? (Silence.) Comme vous le voyez, notre invité n'a pas de mal à s'exprimer, profitons-en ! (Silence.)  

Enfin (et parfois, tout de suite) une main se lève et une femme, un homme, le sourire aux lèvres, demande :

- Depuis que vous avez eu du succès avec vos livres, est-ce que vous vous sentez plus écrivain que médecin ?

Ou :

- Pourquoi avez-vous cessé d'exercer la médecine ?

Ou :

- Est-ce que vos patients se sont reconnus dans vos livres ?

Ou :

- Est-ce que vous preniez des notes entre deux consultations ?

Ou :

- Pourquoi est-ce que dans votre livre, les patients parlent du médecin en disant "Tu" ?

Ou :

- Pourquoi êtes vous parti de France Inter ?

Ou :

- C'est vrai que vous aimez beaucoup les séries télévisées ? Vous pouvez nous expliquer pourquoi ?

Ou :

- Et vos confrères, qu'est-ce qu'ils pensent/disent de vos livres ?

Ou :

- Quand est-ce que vous avez commencé à écrire ?

Ou :

- Pour un médecin, écrire, à quoi ça sert ?

Ou :

- La radio, les livres, les critiques de télévision, la médecine, l'internet... Comment trouvez-vous le temps de faire tout ça ? Vous dormez combien d'heures, la nuit ?

Ou :

- Est-ce que vous pensez qu'un jour vous écrirez des romans dans lesquels il n'y aura pas de médecins ?

Ou :

- Est-ce qu'écrire, pour vous, c'est une thérapie ?

Ou :

- Et pourquoi des romans policiers ?

Ou :

- Est-ce que vous avez envoyé le manuscrit de votre premier livre par la poste, ou bien vous connaissiez quelqu'un dans l'édition ?

Ou :

- J'ai vu que vous aviez mis votre adresse internet dans votre livre. Vous répondez pas à tous les courriers qu'on vous envoie, quand même !

Ou :

- J'ai lu quelque part que vous avez beaucoup d'enfants. Est-ce qu'il y en a qui veulent devenir médecin ?

Ou :

- Est-ce que vous vous attendiez à ce succès ?

Ou encore :

Comment vous est venue l’idée d'écrire un roman polyphonique ?

Qu’est-ce qui est autobiographique dans vos livres ?

Est-ce que vous avez toujours voulu être écrivain ?

Est-ce que vos enfants lisent vos livres ?

Avec qui avez vous des comptes à régler ?

La maladie de Sachs, c'est une vraie maladie ?

Vous ne vous trouvez pas un peu donneur de leçons ?

D’où vient votre inspiration ?

Vous écrivez à la main, ou à l’ordinateur ?

Pourquoi avoir choisi d'écrire sous pseudo ? Et pourquoi celui-là ?

Est-ce que vous n’avez pas eu envie d’écrire pour la télévision ?

Que pensez-vous du film de Michel Deville ? Avez-vous participé au tournage ?

C’est vrai que vous écrivez dans Spirou ?

Comment êtes vous accueilli à l’étranger ?

Ça ne vous dérange pas qu’on vous parle plus de médecine que de littérature ?

Que pensent vos patients du fait que vous soyiez écrivain ? Ça ne les dérange pas que vous racontiez leur vie ?

Qu'est-ce que ça a changé pour vous, le succès ?

Comment êtes -vous perçu par les autres écrivains ?

Qu’est-ce que ça fait d’être devenu une figure médiatique ?

Est-ce que vous avez pensé à faire de la politique ?

Vous qui êtes un militant, pourquoi choisir le roman plutôt que l’essai ?

Combien est-ce que vous gagnez avec vos livres ?

Et aussi :

- Qu'est-ce que vous écrivez, en ce moment ?

Et toi (te tournant vers le présentateur, puis vers l'assemblée) :

- Vous n'êtes pas pressés d'aller vous coucher ?

Ils rient et font non de la tête.

- Bon... Eh bien, alors, voilà...

Et à ce moment-là, de nouveau, avec un mélange de délice et de soulagement, tu sens l'angoisse te quitter, tu te dis que ce ne sera jamais fini, que tu resteras là pendant trois jours, cinq mois, mille ans, que tu auras toujours quelque chose à raconter, et eux, envie de t'écouter.


Tant qu'il en sera ainsi, tu sauras que tu es vivant ; et que tu seras vivant le jour suivant, pour raconter encore. A elles, à eux, ou à d'autres. 

Et ta vie rêvée, c'est ça.

Une vie de Shéhérazade.



FIN




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Post-Scriptum : Ce feuilleton, à l'exception du 11e chapitre, rédigé la veille de sa mise en ligne, a été écrit entre 2004 et 2009, par vagues successives. Il était originellement destiné à devenir un livre intitulé Comment survivre à un best-seller. Comme beaucoup d'autres textes, il était resté inachevé jusqu'à ce que je décide de le mettre en ligne sur ce blog. Merci de l'avoir lu et de m'avoir permis, par vos réactions, de lui trouver, finalement, un sens. 

Mar(c)tin  

mercredi 18 août 2010

Feuilleton d'été (10) - par Marc

Le foutu bouquin 

Et puis, lentement, insensiblement, inexorablement, et sans que tu puisses dire comment tu y es parvenu, tu as fini par en venir à bout, de ce foutu bouquin. Tu l’as envoyé à P-au-L. Et P-au-L l’a publié.

Et en cet instant où ton hôte/intervieweur/interlocuteur te le remets sur le tapis, le sacré bouquin que tout le monde a en tête, tu penses, les yeux écarquillés, que tu n’en reviens toujours pas,

Et si, de ce pas, tu pouvais te transporter (sans ligne téléphonique ni connexion sans fil, sans ordinateur ni souris mais par le seul pouvoir de la pensée dans l’hyperespace des textes qui sédimentent sagement) dans les rayons de tes disques durs, tu irais fouiller dans le sous-dossier C ://Mes Documents/Journaux, tu cliquerais sur Journal 98.doc et tu découvrirais qu’en janvier de cette année-là, au moment où ton foutu bouquin arrivait en quelques exemplaires en librairie au milieu des nouveautés du mois et des retours pas vendus pas vendables du trimestre précédent (passé Noël faut plus compter les écouler) tu écrivais :


Mon ordinateur est tombé en panne à cause d’un virus (mais j’ai pu récupérer l’essentiel de mes fichiers textes)/MPJ a fait des Mekrods//J’ai été invité au Journal de midi de France Inter et je me suis senti un peu bête devant tout le bien que G. Courchelles et V. Josse disaient de mon foutu bouquin et encore plus bête après l’émission quand une charmante dame attachée au service culturel de France Inter et dont je n’arrive pas à retenir le nom m’a fait faire quasiment tout le tour de l’étage (et c’est rond et c’est long) en passant la tête dans tous les bureaux pour dire aux gens assis à l’intérieur Je vous présente l’auteur du livre dont je vous ai parlé//Mon ex-épouse a porté plainte pour « séquestration » de deux adolescents de 17 et 15 ans qui, depuis huit mois, ont pris sans qu’elle s’y soit opposé leurs cliques et leurs claques pour s’installer chez moi en continuant à aller passer le week-end chez elle, à cinq minutes en voiture//Je rédige plutôt laborieusement une série de livres de vulgarisation médicale (Migraine et casse-têtes, Mal au dos et mal partout, Faire sa nuit ou pas, et cerise sur le gâteau et tarte à la crème des livres de santé Putain de Stress) pour mettre du beurre dans les épinards//Un soir où les copains étaient à la maison j’ai cassé une coupe à champagne éparpillant des morceaux de verre sur les canapés /Je lis le beau French Lessons d’Alice Kaplan avec l’espoir qu’on m’en confiera la traduction//Je me demande comment ce sera quand mes doigts ne trouveront plus les touches quand mon cerveau ne me dira plus instinctivement (mécaniquement) où trouver la lettre que je cherche//Je me sens triste en pensant que mon livre ne se vendra pas, qu’on n’en parlera pas plus et peut-être moins que de La Vacation 

et aussi :

Mon prochain livre, qui associe l’hôpital, l’apprentissage de la médecine, mon père et la relation au soin, sera une autobiographie, je n’ai plus qu’à trouver la dernière phrase, un titre de travail et le point de vue narratif. (Celui de mon père ? Celui de mes enfants ? Le mien, enfin ? ) »//Quand je pense au Livre Inter (en supposant/espérant/priant que La Maladie fera partie de la sélection et en déprimant parce que ça sera encore plus dur alors, de voir un autre roman le recevoir) je m’enfonce toute l’après-midi dans le canapé pour regarder des séries télé sans interruption trois ou quatre NYPD Blue d’affilée submergé d’émotion à la fin de chaque épisode incapable de m’en extraire pour retrouver la foutue vie quotidienne qui certes est bonne (vivre en aimant qui on est et avec qui on est c’est nettement meilleur que vivre en se détestant soi et l’autre) mais pas facile pour autant : comme nous n’avons pas un sou d’avance je bosse quinze heures par jour//Je m’endors sur mes traductions à trois heures du matin//Une fin d’après-midi, quelques temps après avoir été invité au journal de midi de France Inter, je suis allé signer à la librairie Plurielles - anciennement « La Taupe » et j’ai eu l’émotion de ma vie : 
 
Une jeune femme de pas trente ans est entrée, accompagnée d’un couple plus âgé (ses parents manifestement) et m’a tendu un exemplaire de La Maladie de Sachs déjà défraîchi. "Je suis venue (de loin) pour vous le faire signer. Depuis que je l’ai lu, j’ai envie de vous raconter mon histoire. Je suis médecin, j’ai décidé de me spécialiser et de faire de la neurologie. Et puis un jour pendant un remplacement de neurologie, je me suis dit : "Ce n’est pas ça que je veux faire." J’ai abandonné ma spécialité, j’ai décidé de faire des remplacements de médecine générale. Quand j’ai dit ça à mes parents, ils ne comprenaient pas ils m’ont dit : ‘Tu aurais pu être spécialiste et travailler en ville et tu préfères aller chez les gens, entrer chez eux, les regarder vivre, les soigner jour après jour ? C’est vraiment ça que tu veux faire ? Être médecin de famille, médecin de campagne ?’ et j’ai répondu ‘Oui, c’est ce que je veux’, et ils ne comprenaient pas. Et puis l’autre jour dans la voiture, pendant que je faisais mes visites vous étiez à France Inter et j’ai entendu Courchelles parler de votre livre, je ne l’avais jamais entendu parler d’un livre comme ça, alors ça m’a donné envie d’aller l’acheter, et quand je l’ai lu je me suis dit "C’est ça, c’est ça que je veux faire alors (elle se tourne vers sa mère) je le leur ai offert..." (qui prend le relais) - "Et moi, en le lisant, j’ai compris pourquoi elle voulait faire ce métier-là"


Et le journal poursuit :

Je les aurais embrassées, toutes les deux, et le père, droit et digne et souriant avec elles, non seulement parce que cette histoire racontée en peu de mots me donnait envie de pleurer, comme c’est bon d’entendre qu’on a été compris et qu’on a touché, mais aussi parce j’étais sûr, ce jour-là, aussi sûr que je crois dans mes tripes que Dieu n’existe pas, que ces trois-là étaient et seraient les seuls lecteurs authentiques - spontanés, impulsifs, aléatoires (non pas que les amis, les parents, les copains, les relations ne soient pas de vrais lecteurs mais ils achètent le livre parce qu’ils savent qui l’a écrit, ils le lisent avec une curiosité, un intérêt qui est aussi tourné vers le type dont ils connaissent la voix et la tête et l’habitude de les recevoir en pantalon de survêt’ et gilet informe quand ils passent prendre un café, donc inévitablement ils ne sont pas des lecteurs lambda - si tant est que pareille animal existe) les seuls vrais lecteurs au monde qu’aurait ce foutu bouquin.

Tu n’exagérais pas. Quelques semaines plus tôt, en décembre, alors que tu t’escrimais déjà sur tes livres-de-médecine-pour-tous et que, pour faire face à l’avenir toujours incertain tu faisais tes comptes sur les entrées prévues (articles commandés, contrats de traduction signés) afin de t’assurer te rassurer, comme chaque mois que Dieu ne fait pas, que tu pourrais payer les traites, rembourser les emprunts et nourrir la marmaille, tu avais ouvert la boîte à lettre dans laquelle le facteur venait de déposer une enveloppe blanche obèse portant logo P.O.L, tu l’avais ouverte, tu avais découvert le fort volume dont on t’avait fait corriger les épreuves quelques semaines auparavant, tu l’avais feuilleté, tu avais vaguement regardé la table des matières les deux pages de remerciements, la dédicace pour voir si tout allait bien et puis tu l’avais plus jeté que posé sur la table en soupirant.

- Qu’y a-t-il ? avait demandé MPJ en te voyant jeter le livre.
Tu as soupiré lourdement.
- Il s’est passé tellement de temps depuis La Vacation que j’en étais venu à croire que j’étais l’homme d’un seul roman. Alors, bon, je suis bien content d’en publier un deuxième, et je suis très heureux que ce soit chez P.O.L mais (Tu as feuilleté une nouvelle fois, soupiré une nouvelle fois) c’est un gros bouquin, long et déprimant...
- Eh bien ?
- Personne ne lira ça.

dimanche 15 août 2010

Feuilleton d'été (9) - par Marc/tin

Toute la place 

- Bon, mais chaque fois vous êtes invité à parler d’un nouveau livre, j’imagine qu’on vous parle de celui-là. Vous ne trouvez pas ça un peu agaçant, à la longue ? Tu lèves un sourcil (le gauche, car tu ne sais pas lever le droit).
- Euh... Non, pas vraiment. Pourquoi ?
- Vous n’avez pas le sentiment que ce livre-là prend un peu toute la place dans l’esprit des lecteurs ?

Toute la place.

Peut-il vraiment prendre plus de place dans la tête des lecteurs qu'il en prend dans la tienne ?

Tu as du mal à croire que ton bouquin, ton foutu bouquin, peut prendre autant de place dans la tête d’un lecteur que peut en prendre dans celle de tant de lecteurs le dernier - mettons - Harry Potter (« Vous avez vu ? Stephen King et John Irving ont supplié J.K Rowling de pas tuer Harry à la fin. C’est fou, non ? Quel culot ! Quelle audace ! Quelle humilité ! Quels grands enfants ces écrivains américains ! » ) ou qu’en prenait dans ta tête de lecteur adolescent et jeune homme, mettons : Cristal qui Songe ou Terminus les étoiles ou Tous à Zanzibar ou Le Monde du Fleuve ou La Vie Mode d’Emploi qui t’envahissaient entièrement quand tu avais douze quinze vingt cinq ans, au point que tu as longtemps été persuadé d’être le seul à les avoir lus.

Parce que, si les livres prennent de la place dans la tête d’un lecteur, c’est aussi parce qu’il ne se prend pas la tête avec, encore faut-il que celle ou celui qui les a écrit l’ait chassé de la sienne et soit passé à autre chose. Et pour toi, passer à autre chose ne coulait pas de source parce que, tous les jours, ou presque, pendant cinq ans, tu avais écrit ton foutu bouquin entre deux boulots alimentaires avec le sentiment confus et honteux de voler tout le monde - les revues qui t’avaient confié des articles, les éditeurs qui t’avaient commandé une traduction ou un livre sur les séries télévisées, MPJ et les enfants à qui tu étais persuadé d’oter le pain de la bouche en écrivant ce truc, ce machin que personne ne te demandait et dont probablement personne ne voudrait (si les films sont bourrés d’écrivains qui n’ont jamais réussi à publier une ligne après un premier roman prometteur, c’est parce qu’il y en a, pardi ! ).

Tu l’avais écrit avec la tristesse d’avoir quitté ton cabinet médical en 1993, avec le désir insensé de l’écrire pour ne pas le quitter tout à fait parce que tu avais beau te marteler Sartre (« Seuls les salauds pensent qu’ils sont indispensables ») haut et fort, la culpabilité d’avoir voulu partir, de partir, d’être parti (Vous nous quittez, Docteur ?, j’étais en confiance avec vous Je suis pas sûr(e) de m’habituer à quelqu’un d’autre...) t’avait soufflé l’idée naïve, sardonique, compensatoire que tu pouvais confier (métaphoriquement au moins) les lieux où tu avais exercé et les gens que tu avais soigné à un type que tu respectais, qui certes n’était pas parfait, non, mais que tu connaissais : brave Bruno Sachs, il avait fait ses premières armes avec six autres « toi » possibles dans un roman inachevé, il avait fini par s’incarner dans un roman où il avorte les femmes, et s’il les avorte et les soigne, c’est parce qu’il les aime, et s’il soigne aussi les hommes c’est parce qu’il a appris à les respecter en apprenant peu à peu à moins leur en vouloir, en apprenant peu à peu à moins se haïr.

Bref, Bruno et toi vous aviez déjà écrit un premier roman ensemble, tu le connaissais bien, tu savais qu’il était obstiné, tel un bouledogue qui ne lâche pas le morceau quand il l’a mordu, avec lui, tu te disais J’arriverai peut-être à le finir, ce foutu manuscrit. Impossible, bien sûr, de te souvenir de tout ce qui s’est passé de tout ce que tu as pensé pendant que tu l’écrivais, ce foutu bouquin. Bien sûr, tu pourrais aller relire tes cahiers d’avant 1995 (avant que tu ne te mettes à tenir ton journal à l’ordinateur) mais tu aurais mis ta main (et, même depuis l’ordinateur, ta main, tu y tiens) à couper qu’après chaque chapitre rédigé/volé entre deux boulots alimentaires/indispensables/vitaux, tu passais ton temps à y écrire quelque chose du genre : Je suis fatigué j’avance pas je vais pas y arriver. Ce truc-là c’est l’Arlésienne sans la musique Autant dire rien qui vaille d’ailleurs Comment oser penser le contraire quand je sais pas ni où je vais (pas de plan, ou alors si malfoutu) ni d’où je viens (quand je relisais la gorge me serrait : C’est quoi ce truc-là ?) et que je me contente de dire « Allons, j’écris, je verrai bien » - Quelle garantie avoir que je verrai bien, et pas mal ? - J’ai qu’à me souvenir du premier jet de La Vacation jeté au galop à la hussarde sur l’IBM à boule, l’ivresse, le grand bonheur pendant que je tapais comme un sourd...

Oui, mais malheureusement, au réveil, à la relecture, badaboum mon bonhomme, les cent cinquante pages dactylographiées serrées c’était pas un roman, il a fallu recommencer à zéro repasser un an dessus, alors ce premier geyser-ci, quatre ou cinq cents feuillets bien serrés, s’il faut tout refaire... et en te maudissant non seulement d’écrire un truc sans queue ni tête mais encore de le faire sans aucun espoir, sans aucune attente, sans la moindre perspective, sans la lueur d’une certitude mais dans la purée de pois du doute absolu, celle qui se résume en trois mots, qu’on prononce avant de jeter l’éponge ou de tout/se foutre en l’air : À quoi bon ? 

Impossible de te souvenir de tout ce que tu as pensé. Impossible de te souvenir de toutes les fois où tu t’es dit : De toute manière je ne le finirai jamais. Mais tu as sûrement, et plus d’une fois, dû maudire le ciel et les enfers de ne pas exister - au moins tu aurais eu quelqu’un à insulter. Et pendant ce temps-là, grâce au fax ou à l’internet naissant (« - Je peux vous envoyer mon article par courrier électronique, si vous me donnez votre adresse e-mail... - Ah, bon ? Vous êtes équipé ? Nous, à la rédaction, on n’en a pas encore... ») et à un bagou que tu ne te connaissais pas - mais nécessité fait loi, n’est-ce pas ? - tu démarchais les éditeurs en leur vantant tes aptitudes exceptionnelles (les médecins qui lisent l’anglais et le traduisent correctement, ça ne court pas les rues en France et j’ai pris suffisamment de beignes pour savoir que pour traduire correctement faut bosser et c’est ce que je fais alors si vous avez de meilleures candidatures que la mienne, je vais proposer mes services ailleurs, car ma traduction n’est pas seulement correcte, Madame elle est excellente) vanité, vanité, certes tout n’est que vanité mais avec sept bouches à nourrir (et bientôt huit) tu n’avais pas les moyens de t’offrir l’humilité - et tu luttais contre l’angoisse en prenant toujours plus de boulot, toujours plus de traductions, toujours plus d’articles - après tout si tu avais signé la cession de ton cabinet médical, c’était bien pour chier de la copie et la transformer, sinon en or, du moins en assez d’argent pour nourrir les sept monstres voraces qui galopaient dans vos trois pièces (Mais bon dieu qu’est-ce qui m’a pris d’aggraver la surpopulation et la famine de cette foutue planète ? )

mardi 10 août 2010

Je viens de terminer un roman


Il s'intitule Les Invisibles. Il paraîtra en principe début 2011.

À ce jour j'ai écrit des romans appartenant à trois "veines" (c'est moi qui les définis ainsi) : des romans "réalistes" (La Vacation, La Maladie de Sachs, Les Trois médecins, le Choeur des femmes), des romans "policiers" (TPAMDS, Mort in vitro, Camisoles) et des romans de "SF" (Le Numéro 7, La Trilogie Twain). Les Invisibles appartient à la veine n°2. (Il est même la suite de Camisoles.) Et, comme Le CDF était d'une certaine manière en rupture avec le style de mes romans "réalistes", ce roman-ci est en rupture avec le style de mes romans policiers antérieurs. Il est différent des précédents romans de la même veine. En fait, on peut dire qu'il est différent de tous mes autres romans.

Les trois différences les plus apparentes (il y en a sûrement d'autres, mais ce sera plutôt aux lecteurs/trices de le dire) sont les suivantes.

Ce roman ne se déroule plus à Tourmens (comme tous mes romans précédents) mais à Montréal. Ce n'est pas sans importance. Si j'avais choisi de situer mes romans à "Tourmens", c'est parce que je ne parvenais pas à "habiter" littérairement l'une des villes dans lesquelles j'avais vécu (Tours, Le Mans). Et j'en avais fait une ville composite (Tour-Mans) qui me permettait de construire ce que je voulais, un lieu imaginaire qui remplissait sa fonction pour installer des histoires et des personnages.

Ecrire un roman qui se déroule à Montréal (même si certains des lieux de l'action et tous les personnages sont imaginaires) c'est une manière de dire "Je sais où je suis". Même si je ne sais pas encore très exactement ce que l'avenir me réserve, du moins, j'écris !!!

Ce roman n'a qu'un narrateur. 
Ce n'était pas vraiment le cas encore dans Le Choeur des Femmes, car d'autres personnes – les patientes, Aline, Karma – prenaient la parole en marge du récit de Djinn. Le récit est chronologique et n'est pas entrecoupé, comme dans les polars précédents, par de faux articles de presse ou des émissions ou des documents scientifiques. C'est un récit qui puise dans un unique point de vue.

Ce qui m'amène à la troisième différence : c'est un roman à la première personne, masculin singulier. C'est la première fois que j'écris un roman entier dans lequel le narrateur dis "Je" tout au long du texte, sans jamais laisser la parole à quelqu'un d'autre. Ça non plus, ça n'est pas sans importance. Pendant longtemps, j'ai pensé que je n'avais pas le droit de dire "Je" ; que ce que j'avais à dire et qui provenait du plus profond de moi n'avait pas de valeur. Ou, du moins, pas autant de valeur que ce que les autres disaient. Je pensais que ce j'avais à dire en tant qu'adolescent, puis jeune adulte, puis homme marié père de famille, puis écrivain, n'avait pas d'intérêt.

Pour la première fois depuis l'adolescence (j'écrivais souvent mes nouvelles à la première personne du singulier), et le début de l'âge adulte, (ma première nouvelle publiée, Spectacle Permanentje me remets à écrire "Je". J'ai expérimenté le "Je" dans Le Choeur des femmes, et bien sûr c'est une femme qui parle, et non un homme. Cette fois-ci, c'est un homme, d'un bout à l'autre. J'ai un peu le sentiment de "reprendre à zéro". Enfin, l'expérience en plus, ce qui n'est pas négligeable, bien sûr. Mais ce sentiment s'accompagne, évidemment, d'une certaine crainte : quand on change de style, de point de vue, de manière, on s'expose à ne pas être reconnu par celles ou ceux qui ont lu les livres précédents.

Et c'est déjà le cas : plusieurs personnes qui avaient lu et aimé La maladie de Sachs m'ont dit ne pas avoir aimé Le Choeur des femmes. Bon, d'autres l'ont aimé, et de toute manière je me dis souvent  (pour ne pas glisser dans la paranoïa) : "On ne peut pas écrire pour tout le monde. On ne peut pas non plus écrire toujours pour les mêmes personnes. Et personne n'oblige un lecteur ou une lectrice à lire tous les livres d'un écrivain. Je ne voudrais pas qu'on m'oblige à lire, alors je ne veux pas que les lecteurs/trices d'un de mes livres se sentent obligés de lire les autres."

Ce ne sont pas les seules différences. En un sens, c'est un roman expérimental : j'essaie de retrouver – sans les singer mais en les adaptant – la forme et l'esprit des romans américains que je lisais adolescent, et aussi ceux de Maurice Leblanc et de Léo Malet (qui sont cités explicitement dans Les Invisibles).

Par "forme" et "esprit", j'entends bien sûr ce que j'ai perçu à l'époque, et ce qui me reste aujourd'hui. Je ne cherche pas à écrire (ou à construire mes intrigues) comme ces écrivains le faisaient, mais en connivence, en hommage et dans une filiation, comme lorsque je me suis inscrit en filiation de Perec en écrivant Les Cahiers Marcoeur ou La Maladie de Sachs.

Je ne sais pas ce que "vaut" ce nouveau roman ; "différent" ne veut pas nécessairement dire "meilleur" ni même "plus original". Quelques lecteurs/trices en avant-première m'en ont parlé en bien, et ça me fait très plaisir, mais le seul point de vue qui puisse me rassurer à ce stade est un point de vue éditorial. Mais là n'est pas vraiment l'important. L'important, je le sais – je le sens – c'est qu'il ouvre sur autre chose. D'abord, sur une "suite" potentielle : des romans policiers qui se déroulent à Montréal ; j'en dresse même le "profil" dans le dernier chapitre des Invisibles. Ecrire d'autres romans situés à Montréal, ce n'est pas une coquetterie ou un désir d'exotisme. C'est écrire d'une "autre place" que de celle où je me tenais auparavant.

 Cette perspective nouvelle me permet d' (m'autorise à) écrire deux autres textes – un roman "réaliste" (La Voie des Hommes), un texte de réflexion sur le métier d'écrivain (que j'ai envie d'intituler Cavaliers des Touches, en hommage à ce blog et à ses contributeurs/trices)  ; tous deux seront écrits à la première personne. Ce sont les textes dont je parlais dans l'entrée précédente du blog.

Ce sera important pour moi de les écrire à la première personne ; comme vous l'avez vu, mon "feuilleton d'été" était écrit à la deuxième personne, comme si les périgrinations de l'écrivain étaient racontées par quelqu'un d'autre. Et souvent, j'ai eu le sentiment d'être quelqu'un d'autre.

 Aujourd'hui, je me sens plus "unifié". L'écriture, en elle-même, n'est pas la responsable (ou la baguette magique) qui a permis cette unification, qui est évidemment le résultat de plusieurs démarches – professionnelles, personnelles – et de nombreuses expériences et rencontres, certaines très fugaces, d'autres de longue haleine. Mais elle a certainement été un outil important dans cette "unification" de ma personnalité, qui en retour se manifeste, j'en suis certain, dans la forme et le contenu de mes textes.

Cela peut paraître paradoxal qu'un texte de "littérature populaire/de genre" me permette d'écrire des textes plus "littéraires". Mais cet itinéraire (et ce que vous venez de lire) illlustrent au fond deux idées qui me sont chères et qui se sont formées en moi au fil des années :

 "Il n'y a qu'une littérature"
et
"Chaque texte prépare le suivant."

Mar(c)tin


PS : By popular demand

Au début des  Invisibles, Charly Lhombre (médecin légiste héros de Mort in Vitro et Camisoles) quitte Tourmens et arrive à  Montréal. Il vient s'intègrer au CRIE (Centre de Recherches Interdisciplinaires en Ethique) à l'Université de M. en tant que chercheur invité.

Très vite, et sans l'avoir sollicité, il devient le confident de l'équipe de professeurs du CRIE, profondément marquée depuis l'assassinat, trois ans plus tôt, de Kathleen Cheechoo, l'un de ses membres.
Fille de la Nation Crie, et femme de caractère, Kathleen a créé le CRIE et un foyer d'hébergement pour personnes itinérantes (terme québecois qui désigne les sans-abri) d'origine autochtone.

La mort d'un premier itinérant, l'agression de trois autres, et le sort tragique de deux personnes intimement liées au CRIE conduisent Charly à mettre au jour une histoire criminelle qui est aussi une histoire d'amour et de trahisons.

Si les vents de l'édition sont cléments, il pourrait s'agir du premier volume d'une série de romans de mystère situés à Montréal.

Voilà, voilà...

Feuilleton d'été (8) - par Mar(c)tin W.



Ecrire, dit-il

Et si tu avais le temps, puisque vous en êtes au chapitre des évocations littéraires, tu te permettrais une petite histoire, une petite digression comme il y en aura probablement beaucoup pendant la soirée (autant qu’ils soient prévenus tout de suite, tu es le prince de la digression, digne fils de ta mère qui en était la reine et même que lorsqu’il te prendra, un beau jour - c’est sur ta liste de choses à faire pendant les vingt-cinq prochaines années - d’écrire un livre autour d’elle sinon sur elle qui avait peur que tu écrives des livres contre elle, le texte en serait sûrement, d’un bout à l’autre, une looonnnngue digression contenant d’autres digressions plus courtes dont elle sortirait chaque fois avec aplomb et élégance, sauf la plus longue évidemment - celle-là personne n’en sort en retombant sur ses pieds mais toujours les pieds devant) et tu expliques qu’avant de publier quoi que ce soit d’un peu conséquent - en dehors des articles périodiques, des nouvelles occasionnelles, des lettres épisodiques - il t’arrivait parfois de confier à d’aucuns - à des interlocuteurs pas neutres mais bienveillants - que tu écrivais et il t’arrivait, souvent, d’entendre en réponse des trucs du genre : « Ah bon ? Vous écrivez ? Vous écrivez quoi ? » (Toi, timidement) : « Ben, des nouvelles, des articles... » (Eux, avec un grand sourire indulgent) : « Ah, je vois ! Pas de roman en route, encore ? » (Toi, avec un grand soupir) : « Non, pas encore, j’y travaille mais vous savez comment c’est, ça prend du temps... » (Eux, sur un ton de plus en plus paternel) : « Bien, bien... Ca viendra. L’essentiel, vous savez, c’est d’avoir lu Proust et Flaubert... Vous avez lu Proust et Flaubert, bien sûr  ! »

Ce n’était pas une question, c’était une affirmation, une évidence, une certitude : au vingtième siècle, on ne peut pas écrire sans avoir lu ces deux là (et Céline, bien entendu, n’oublions pas Céline, qui certes était une crapule mais à qui il sera beaucoup pardonné, car c’était un grand écrivain).

Et toi : « Euh, non... j’ai pas lu Proust et Flaubert... » (sans oser ajouter « Céline non plus, d’ailleurs »). Et l’autre (un prof, un journaliste, un critique, un écrivain estampillé NF) d’écarquiller les yeux, de lever les bras au ciel, et de t’asséner au retour un « Mais comment pouvez-vous écrire sans avoir lu Proust et Flaubert ! ? » qui te laissait sur le carreau, c’est vrai quoi : comment avoir l’audace de poser un crayon sur une page et l’impudence d’oser prétendre que le gribouillis qui finirait par la couvrir puisse être  d la littérature ?

Penaud, mortifié et, pour tout dire, honteux de n’avoir pas trouvé le temps de te plonger dans l’œuvre de deux (au moins) des trois plus grands écrivains français de tous les temps, histoire d’apprendre l’humilité, tu battais en retraite, tu tu te repliais comme une huître, tu abdiquais toute prétention et tu rentrais chez toi, non sans avoir fait halte à la plus proche librairie pour acheter Proust et Flaubert l’intégrale (annotée pour pallier toute éventualité) histoire de dire que si tu ne les avais pas lus encore faute d’en avoir un exemplaire sous la main, tu n’aurais désormais, plus aucune excuse.

Le temps a passé. Tu n’as pas du tout lu Céline (dont tu as décidé qu’il était facultatif, et que personne ne pouvait te convaincre de passer sous silence son antisémitisme et sa solide haine de l'autre) mais tu as lu un peu de Flaubert (Madame Bovary, Le dictionnaire des idées reçues, L’Education sentimentale) et un peu de Proust (Du côté de chez Swann, À l’ombre des jeunes fille en fleur et les premières pages de Du côté de Guermantes), suffisamment pour les apprécier (et réaliser qu’il t’était impossible de lire ça au lycée, tu n’y aurais rien compris) et pour t’abattre encore un peu plus lorsque tu t’es mis à subodorer que si ces gars-là étaient forts au point de se retrouver classés dans le tiercé de tête, c’est probablement parce qu’ils ont passé leur vie à ça.

Le temps (il n’a que ça à faire) a continué à passer et tu as publié un roman. Un premier roman, pas gros, pas spectaculaire, pas très aperçu mais un roman quand même. Et là, tu t’es mis à rencontrer d’autres interlocuteurs pas plus neutres et nettement moins bienveillants qui te disaient : « Ah, vous avez publié un roman  ! » (Toi, modestement) : « Oui, oui.  » (Eux, d’un air circonspect) : « Bien, bien ! Et vous préparez autre chose ? » (Toi, bombant le torse) : « Oui, oui. » (Eux, l’air de plus en plus sombre) « Bien, bien !  Mais... vous avez lu Proust et Flaubert ? » (Toi, rayonnant de fierté) « Oui, oui. » (Eux, sur un ton d’absolue incompréhension) : « Mais enfin, comment pouvez-vous continuer à écrire après avoir lu Proust et Flaubert ? »

Et là, tu as compris que les dés étaient pipés. Dans ce pays, écrire n’est pas (ce que tu as ressenti dès l’adolescence) une activité artisanale, ce n’est pas (comme tu l’as découvert à l’âge adulte) un travail, et ce n’est certainement pas (comme le revendiquaient drôlement les Asimov ou Farmer ou Sturgeon de ton enfance, qui avaient la bonne habitude de relater modestement entre deux textes leur vie quotidienne et leur cuisine dactylographique) « cinq pour cent d’inspiration, quatre-vingt-quinze pour cent de transpiration ».

Ici, en France, pays des Lumières et de l’Orthographe ce n’est pas tant écrire qui compte, mais être écrivain, cette charge sacrée que le seul fait de publier un malheureux premier roman ne suffit pas à revendiquer (« C’est au deuxième roman qu’on reconnaît l’écrivain » t’a un jour déclaré sur un ton neutre quelqu’un que tu croyais jusque là bienveillant) et qui ne peut en aucun cas être attribuée à quelqu’un qui ne s’est pas aspergé, imprégné, noyé dans les plus grands écrivains de ce siècle et des deux précédents - que nul ne peut imiter, certes, mais qui pourraient (éventuellement) être invoqués (à la rigueur) à la lecture du deuxième ou (mieux encore) du troisième ouvrage d’un nouveau jeune auteur.
S’il a vraiment du talent et ne l’a pas gaché, bien entendu.

Mais tu ne veux pas jouer avec des dés pipés. Tu n’as pas besoin d’être auteurisé à écrire. Tu n’as pas spécialement envie d’être qualifié d’écrivain (écrits vains ?). Comme ils l’ont fait dans ton enfance, en t’emmenant loin des icônes Lagarde-et-Michardisées qui t’emmerdaient comme un rat mort, les scribouillards anglo-saxons te sont venus en aide : ils ne connaissent pas le mot écrivain. Ils ne connaissent que le mot writer - celui qui écrit. Et il te suffit parfaitement. I’m a writer a toujours bien mieux sonné à tes oreilles (parce que c’est un mot vague, au fond, au sens multiple et imprévisible) que Je suis écrivain.

Et si tu pouvais retourner dans le passé, ou au moins t’envoyer un message à toi-même, tu l’enverrais à celui de ces « toi » qui rougissait de confusion et ployait de honte en avouant qu’il n’avait lu ni Proust, ni Flaubert (sans oublier Céline...). Et tu lui soufflerais de répondre :

- Flaubert, sauf erreur de ma part, il avait pas lu Proust, mais ça l’a pas empêché d’écrire. Et Proust, il avait lu Flaubert, mais ça l’a pas arrêté non plus. Alors, je vous emmerde ! 

mercredi 4 août 2010

Pourquoi je publie chez P.O.L


Il y a quelques jours, lors d’une conversation en ligne, Adélaïde V. (elle-même éditrice) m’a demandé de lui expliquer comment j’étais arrivé chez P.O.L J’avais commencé à lui répondre et j’ai été interrompu. Quelques heures plus tard, j'ai écrit le texte qui suit.



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En 1978 (je suis étudiant en médecine mais j'écris depuis longtemps), je tombe dans un roman-puzzle fascinant, La Vie mode d'emploi. Je le dévore plusieurs fois, et je me mets à lire tout ce que son auteur, Georges Perec, avait écrit à ce jour et publie par la suite. W ou le souvenir d'enfance, Espèces d'espaces et Je me souviens, prennent bientôt dans mon panthéon intérieur une place aussi importante que La Vie... Et j'associe intimement Georges Perec à son éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens, dont les initiales figurent dans le logo de la collection Hachette-POL.

 Un jour, je lis dans un numéro de la revue "L'Arc", qui lui est entièrement consacré, un entretien dans lequel G.P. déclare (je le cite de mémoire) : "Je pensais que je ne pourrais jamais être écrivain parce que je préférais lire Agatha Christie plutôt que Roger Martin du Gard, et quand j'ai appris que Le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell était inspiré par la théorie de la relativité, ça m'a foutu une pétoche pas possible." En lisant ça, je me suis dit : "Ce type est un type bien." Et j'ai eu envie de l'embrasser. Car, parce que j'avais surtout lu Agatha Christie et Conan Doyle et Maurice Leblanc et Isaac Asimov, j'étais persuadé que je n'avais pas le droit d'être écrivain.

Ainsi déculpabilisé, je m'auto-proclame "disciple" symbolique de Georges Perec et je me mets à écrire dans son sillage. Quand il disparaît brusquement, en 1982, je suis anéanti. Cette disparition, que j'apprends de manière stupide (à la radio, en trois secondes, alors que je rince une boîte de champignons), déclenche l'écriture d'un grand roman, Les Cahiers Marcoeur et me "travaille" beaucoup.

 En 1983, année où je commence à exercer la médecine et, simultanément, à écrire dans une revue médicale, des papiers "sentis" sur le métier de généraliste, Paul Otchakovsky-Laurens quitte Hachette et crée sa propre maison, P.O.L. Il prend pour sigle une figure du jeu de Go, le "Ko" (ou Eternité), qui figure dans un des chapitres "Escaliers" de La Vie mode d'emploi. Je repère immédiatement l'hommage et, pris d'un sentiment mêlé de gratitude, de reconnaissance, de complicité et de réparation, j'envoie à Paul Otchakovsky-Laurens une lettre manuscrite pour lui dire en substance "Moi qui ne suis qu'un lecteur lambda, j'ai été touché que vous rendiez hommage ainsi à GP qui était très important pour moi." Je lui demande s'il sait quand (et si) le roman inachevé de GP, 53 jours, sera publié. Et je signe : Marc Zaffran. Paul O.-L. me répond dans la semaine, très chaleureux, très ému lui aussi, il me dit que la publication de 53 Jours prendra du temps mais que tout le monde y travaille. Je garde sa lettre soigneusement, je peux même dire religieusement. (Je l'ai toujours, bien sûr...)

 Cinq ans et un certain nombre d'événements personnels plus tard, inspiré par mon activité dans un centre d'IVG, j'écris un roman intitulé La Vacation et je me demande à qui l'envoyer. Comme je le fais pour presque tout, j'explore les possibilités avant de me lancer (je devais d'ailleurs les avoir explorées depuis un certain temps, mais ça se télescope dans ma mémoire). Je décide, après avoir lu l'annuaire d'une association d'écrivains, le CALCRE (Comité des Auteurs en Lutte contre le Racket de l'Edition !!!) que l'attitude la plus raisonnable consiste, comme ils le conseillent, à envoyer un petit nombre de manuscrits, à quelques éditeurs qui publient des livres et auteurs que j'aime et apprécie, et à de petits éditeurs, qui sont toujours en recherche de nouveaux auteurs. Je fais une courte liste : Le Seuil (Collection "Fiction et Cie"), Maurice Nadeau (qui avait publié Perec), Minuit (bien sûr...) et deux petites maisons (Arléa et Alinéa). Je fais cinq enveloppes, et je me prépare à les poster.

 Un week-end (un samedi et un dimanche après-midi, si je me souviens bien), France Culture diffuse deux émissions de quatre heures, "Le bon plaisir..." dont l'invité est Paul Otchakovsky-Laurens. Comme je lis déjà chaque article où il est question de lui, je suis impatient de l'entendre parler. J'enregistre l'émission sur cassettes pour pouvoir l'écouter dans ma voiture. Le lundi suivant, je pose mes cinq enveloppes sur le siège du passager dans ma voiture et je me rends à mon cabinet médical. La poste est sur mon chemin. Avant de démarrer, j'insère la cassette de la première émission et, avant même le générique de présentation, j'entends Paul O.-L. répondre à deux questions de Jean Daive (poète et écrivain, producteur de l'émission) : "Qu'est-ce qu'un écrivain ?" Paul O.-L. : "C'est quelqu'un qui permet à la langue de ne pas mourir." Daive : "Qu'"est-ce qu'un éditeur ?" Paul : "C'est quelqu'un qui présente des écrivains aux lecteurs..." Et je me dis : "Le Maurice Nadeau, le découvreur d'écrivains d'aujourd'hui, c'est lui." (Pour celles et ceux qui ne sont pas familiers du travail éditorial de Maurice Nadeau, précisons que c'est lui qui publia, entre autres, Extension du domaine de la lutte, le premier roman très remarqué de Michel Houellebecq.)

Je poste les quatre premières enveloppes et, le jour-même ou le lendemain, j'en fais une à l'adresse des éditions P.O.L. J'accompagne mon texte d'une lettre manuscrite, que je signe "Martin Winckler", pseudo que je me suis choisi depuis quelques années en hommage à G.P. C'est une simple lettre de présentation. Je ne lui rappelle pas l'échange de 1983. Je ne parle pas de Perec. Le roman, lui, y fait allusion (dans un chapitre sarcastique, Bruno Sachs fantasme de publier son livre sept ans après la mort d'un écrivain qui l'a beaucoup marqué, et chez le même éditeur... ). J'envoie ma dernière enveloppe et j'attends.

Quinze jours ou trois semaines passent. Bref, j'attends, et je me dis "Bon, de toute manière je ne serai jamais écrivain, le truc que j'ai écrit n'a pas grande valeur, autant que je me fasse une raison." Un soir, je rentre chez moi (j'habitais une fermette isolée à quelques kilomètres de mon cabinet) et je me dis : 'Peut-être qu'un jour je rentrerai et qu'il y aura une lettre me disant "Nous avons le regret..." Et là, j'ai un pied hors de la voiture, et mon épouse d'alors sort sur le pas de la porte et me dit : "Tu as reçu un coup de téléphone de Monsieur Paul Otchakovsky-Laurens, des éditions POL" Et je lui réponds, de mauvaise humeur  : "C'est pas gentil de te moquer de moi". Et elle "Mais non mais non, c'est vrai." Et moi "Qu'est-ce qu'il a dit ?" Elle :  Il a demandé quand il pouvait te joindre, j'ai dit qu'il te rappelle demain matin très tôt, à 7h30."

Or, nous avions deux lignes téléphoniques, une ligne qui figurait dans l'annuaire, pour les patients, et l'autre qui était sur liste rouge pour la famille. J'avais indiqué la ligne "privée" dans ma lettre signée "Martin Winckler". Cette nuit-là je ne dors pas. Le lendemain, à 7 h 30 la ligne privée sonne, je réponds et j'entends : "Est-ce que je pourrais parler au Docteur Zaffran ?" Et moi (étonné, puisque c'est la ligne privée) : "C'est moi..." Lui : "Ici Paul Otchakovsky-Laurens..." Moi : "Ah, ça mais comment... Je vous ai pas donné mon nom dans la lettre !"

 Et il me raconte : "D'abord, je voudrais que vous m'excusiez (!!!!) J'ai mis du temps à vous répondre parce que vous m'avez envoyé votre roman à notre ancienne adresse, on a déménagé, sinon, je vous aurais appelé plus tôt, parce que voyez-vous j'ai lu votre manuscrit dès que je l'ai reçu – avec un pseudonyme comme "Martin Winckler", qui fait référence à Perec, forcément, ça a attiré mon attention - et je l'ai lu d'un trait et en arrivant au passage (vers la fin) où Bruno imagine qu'il recontre l'éditeur de l'écrivain qu'il admirait, je me suis souvenu de vous. J'avais gardé votre lettre, celle que vous m'avez écrite il y a cinq ans. Je me suis souvenu que vous étiez médecin. Je me suis dit : c'est le même homme. J'ai retrouvé votre lettre, j'ai comparé l'écriture, j'ai compris qui vous étiez... Voilà."

(Grand silence.)

"Alors, dit-il, j'aimerais vous rencontrer parce que j'aime beaucoup votre manuscrit, mais prendre la décision de publier un livre, c'est difficile, et j'aime rencontrer les écrivains avant de prendre une décision..." Et moi "Bien sûr, quand vous voulez, mais oui, tout de suite !" (ou quelque chose d'équivalent). J'entends bien sa réserve mais à aucun moment je n'ai le sentiment qu'il veut d'abord voir ma tête pour savoir s'il me publie, c'est autre chose. Aujourd'hui, je pense, très simplement, et je peux dire que je sais : il n'aime pas seulement publier les livres qu'il "aurait voulu écrire" (comme je l'ai entendu dire de sa bouche), mais il aime publier des écrivains, et leur offrir son amitié. Il n'oublie jamais qu'il a affaire à des personnes.

 Il ajoute, un peu inquiet : " A qui avez-vous envoyé votre manuscrit ?" Je lui donne le nom des autres éditeurs.
 - Si Jérôme Lindon (fondateur des éditions de Minuit) vous appelle, vous voudrez bien en parler avec moi avant de lui donner une réponse ?
- Non, si Jérôme Lindon m'appelle, je lui dirai que c'est vous qui le publiez !"

La réponse m'est venue comme ça. Il faut préciser qu'à l'époque, P.O.L est une petite maison, qui n'a que cinq ans d'âge et n'a pas encore à son palmarès tous les succès de librairie et la réputation  qu'elle a aujourd'hui parmi les lecteurs – ou qu'avait, par exemple, Minuit à l'époque. L'auteur P.O.L le plus connu en 1988 est René Belletto : Sur la terre comme au ciel (1982) a été adapté par Michel Deville au cinéma en 1985 sous le titre de Péril en la demeure ; L'Enfer a remporté le Prix Fémina en 1986. Du point de vue de la "notoriété" littéraire (me fait remarquer mon épouse d'alors, très attachée à ce genre de détail) il serait bien plus valorisant de paraître sous couverture Minuit que sous couverture P.O.L. Mais je m'en fous complètement. Tout ce que Paul O.-L. venait de me dire (et aujourd'hui, je me souviens de ce que je vous ai décrit ci-dessus, pas d'une seule des choses positives qu'il m'a certainement dites au sujet de mon manuscrit) m'a fait penser : " Alors que je ne voulais pas jouer sur la "complicité" de la lettre que j'avais écrite cinq ans plus tôt, il m'a percé à jour, et il aime mon livre. Si c'est pas un signe, je veux bien être pendu ! Je ne veux pas être publié par quelqu'un d'autre que cet homme-là. "

(Plusieurs mois plus tard, quand je me suis rappelé cette conversation, je me suis dit en riant : "D'ailleurs Jéröme Lindon n'appela pas...")

 Le sentiment de compréhension et de reconnaissance mutuelle se poursuit le jour où je vais le voir dans les locaux de la Villa d'Alésia que P.O.L occupait à l'époque. Je revois Paul posant la main sur mon manuscrit et me dire : "Je le publie sans que vous changiez une virgule" (J'en ai changé quelques-unes tout de même, faut pas déconner...) "mais je voulais vous dire, et j'espère que vous n'allez pas le prendre mal, que je l'ai lu comme un roman d'Agatha Christie." Je l'aurais embrassé. Ce qu'il me disait, il ne le savait pas, résonnait profondément en écho à ce que j'avais lu sous la plume de Georges Perec, quelques années plus tôt, et qui m'avait libéré et "autorisé" à écrire. J'ai surtout lu de la littérature populaire. C'est elle qui m'a "fait". Je suis heureux qu'on me lise comme on lirait un auteur de littérature populaire.

 Cette réception de mon manuscrit, et de ma personne, par Paul, n'était pas dans mon esprit un "accomplissement". Plutôt un début. Aussi curieux que ça puisse paraître, il m'a fallu encore longtemps (bien après La maladie de Sachs) pour oser dire que j'étais écrivain. J'avais beau avoir été publié par lui, je ne me sentais pas encore "digne" des écrivains qui portaient le "Ko", que je lisais et qui, à mes yeux, avaient beaucoup plus de valeur que moi.

 La Vacation a été publié en mars 1989, sept ans après la disparition de Georges Perec. La même année, P.O.L publie 53 Jours, roman inachevé de G.P., reconstitué par Harry Mathews et Jacques Roubaud. La publication de mon roman n'était pas de la complaisance sentimentale de la part de Paul : l'année d'après, je lui ai apporté Les Cahiers Marcoeur, que j'avais enfin terminé, et il l'a refusé, avec délicatesse, en m'expliquant pourquoi, et en faisant tout ce qu'il pouvait pour que je ne me sente pas découragé. (Et j'avais des raisons de l'être : c'était un roman du grand Tout, un roman-deuil, plus gros encore que Le Choeur des Femmes, et je bossais dessus depuis presque dix ans). Je sais qu'il a bien fait de le refuser, car ce livre n'était pas suffisamment achevé pour que Paul et P.O.L le publient.

Mais  je sais aussi que, pendant les neuf années qui ont suivi, je n'ai jamais entendu Paul me traiter autrement que comme un écrivain de la maison. Avec amitié et respect. Sans cela, je ne crois pas que j'aurais eu la force, pendant cinq ans, chapitre après chapitre, d'écrire La Maladie de Sachs. Je savais que quelqu'un attendait mon livre. Je n'étais pas sûr qu'il serait suffissamment achevé pour être publié, mais je savais qu'il était attendu, et qu'il serait lu. Et depuis, chaque fois que j'écris un livre qui me tient à coeur et qui sort du néant, j'écris toujours dans cette perspective : Paul l'attend, et il le lira.

 Entre mes deux romans, j'ai beaucoup traduit, et en particulier deux livres et demi pour P.O.L : La maîtresse de Wittgenstein de David Markson, Le Journaliste de Harry Mathews, et la moitié d'un recueil de Harry intitulé Cuisine de Pays. Pour ce recueil (qui chronologiquement, fut ma première traduction pour P.O.L), Paul et Harry m'ont fait traduire, à titre d'essai, un texte intitulé "Abanika, Traditore" … qui avait été traduit, une première fois, dix ans plus tôt, par... Georges Perec, pour le fameux numéro de "L'Arc" dont je parlais plus haut (réédité en volume chez Hachette Littérature). Harry Mathews était un ami intime de Georges Perec, qui a traduit avec lui Les verts champs de moutarde de l'Afghanistan (Tlooth) et Le naufrage du Stade Odradek (The Sinking of the Odradek Stadion). Mathews et Perec, un jour, ont rédigé ensemble, d'enthousiasme, une déclaration affirmant qu'ils ne changeraient jamais d'éditeur et publieraient toujours chez Paul.

 Depuis vingt ans, j'ai publié beaucoup de livres, pas tous chez P.O.L. Mais tous mes livres de littérature, ceux que j'écris par nécessité intérieure  – et non pour gagner ma vie – sont publiés par P.O.L. Certains ont rencontré beaucoup de succès, d'autres beaucoup moins, mais je suis fier de chaque virgule imprimée sous cette couverture blanche. (Je suis très fier des parenthèses, aussi...) Je ne me vois pas publier chez quelqu'un d'autre.

Paul ne m'a jamais "pressé" de lui remettre un livre. Quand je l'ai fait attendre neuf ans, il a attendu neuf ans. Quand j'ai recontré un succès phénoménal il m'a dit "Ne vous sentez pas obligé d'écrire "Sachs, le retour", parce qu'on l'attend de vous. Ecrivez ce que VOUS voulez écrire." Chaque fois que j'ai eu un doute sur le livre suivant que je voulais écrire, il m'a invité à aller déjeuner avec lui et m'a demandé de lui décrire ce sur quoi je travaillais et, en parlant avec lui, j'ai compris où j'allais. Paul fait de l'édition personnalisée. Il aime accompagner les écrivains. Il aime les relations d'amitiés. Et, même si son influence a grandi avec les années, ce n'est pas du tout un homme de pouvoir. Bref, c'est quelqu'un pour des écrivains comme moi, qui ne sont pas sûrs d'eux, qui se demandent toujours où ils vont, et qui aiment qu'on les écoute sans les juger.

 Je passe chez P.O.L quand je veux, je suis toujours bien accueilli, on me demande de mes nouvelles, on me donne celles de la maison, Paul me dit "Je vais publier un (ou deux) premiers romans sen-sa-tion-nels (il dit toujours des romans qu'il publie qu'ils sont sensationnels...), lui ou Jean-Paul, ancien libraire devenu éditeur et ange gardien des écrivains P.O.L me montrent les bouquins qui viennent d'arriver en me disant "Il faut lire ça" et je repars avec mon sac qui déborde. Je sais qu'il en va de même pour tous les écrivains de la maison. Chez P.O.L, les écrivains sont chez eux.

 Ce que je vais écrire à présent, je l'écris en sachant que ça va sûrement le faire rougir de confusion, mais je tiens à l'écrire pour qu'il puisse le lire, je ne veux pas courir le risque de disparaître (ou, à Dieu ne plaise, de le voir disparaître) sans l'avoir écrit une fois pour toute : Paul est un homme exceptionnel. En tous points. Editorialement et humainement. Il est courageux, engagé, fidèle à lui-même et aux écrivains qu'il publie, loyal en toutes circonstances et il faut le blesser profondément pour qu'il envisage de rompre.

Chaque fois que j'ai entendu parler d'une "brouille" entre Paul et l'un de ses écrivains (et j'ai entendu ça... trois fois en vingt ans), ce n'était jamais un "différent littéraire" qui en était la cause, mais la rupture de la relation d'amitié. Mais Paul n'est pas un ami qui publie ses amis. C'est un éditeur, qui publie des écrivains qu'il estime et des livres qu'il aime et qui, lorsque les écrivains le veulent, se lie d'amitié avec eux. 

Aujourd'hui, je suis heureux et fier de pouvoir écrire en sachant que, comme nombre d'écrivains que j'aime et que je lisais bien avant d'être publié par lui – Georges Perec, Harry Mathews, Emmanuel Carrère et René Belletto et bien d'autres – je suis un écrivain P.O.L, mais aussi l'ami de Paul Otchakovsky-Laurens et de celles et ceux qui travaillent avec lui – et donc, avec tous les écrivains maison : Antonie Delebecque, Vibeke Madsen, Thierry Fourreau, Jean-Paul Hirsch.

 Le Choeur des femmes était (en comptant les traductions, qui sont aussi de la littérature) mon dixième livre chez P.O.L, vingt ans après La Vacation. Je n'ai pas fini de publier. J'ai encore beaucoup de livres de littérature à venir. J'en ai deux en travail, en ce moment.

Et j'ai hâte de les terminer : Paul les attend.

Mar(c)tin Winckler

 Montréal, le 4 août 2010

lundi 2 août 2010

Séance de Rattrapage, 2 : Quand je serai plus vieille, par Scarabée


Quand je serai plus vieille
Je me serai trahie
Moi qui avait promis
De tenir 27 ans
Je n'ai pas eu la force
De m'entailler l'écorce
C'est trop tard maintenant
Faudra serrer les dents

Quand je serai plus vieille
Je n'aurai plus la rage
Je ne serai plus amère
Je serai enfin sage
J'aimerai les enfants
Je m'occuperai de ma mère
Je ne perdrai plus la tête
Tu sais bien que je mens...

Quand je serai plus vieille
Je nierai tout en bloc
J'emmerderai les gens
Plus vivants que ma pomme
Je serai une pouffiasse
Je me vengerai des hommes
Je serai une menace
Alors arrête le temps !