vendredi 3 février 2017

"La La Land", film catastrophe (La séquence du spectateur, 2)

La semaine dernière, je suis allé voir La La Land avec ma blonde.

Ma blonde est canadienne ; bien qu'on n'ait pas grandi avec les mêmes films et les mêmes chansons, sa culture musicale et cinématographique est au moins aussi étendue que la mienne et c'est avec un plaisir non déguisé qu'on s'apprêtait à passer deux heures à chanter et danser par écran interposé.

On est sortis anéantis. Et très en colère.

Loin de moi l'idée de gâcher le plaisir de celles et ceux qui sont revenus enchantés du film de Damien Chazelle. C'est leur droit le plus strict, les goûts et les couleurs ça ne se discute pas et je n'ai pas l'intention, ici, de dénigrer le leur. Mais j'ai très envie d'expliquer pourquoi je ne partage pas l'enthousiasme d'une partie de la critique et du public à l'égard de ce film. Pour que ceux et celles qui n'ont pas aimé se sentent moins seuls, et n'aient pas le sentiment d'être des andouilles qui n'ont rien compris. Ce n'est pas le cas. On a le droit de ne pas aimer La La Land ou de l'avoir trouvé pas terrible pantoute, et de s'être ennuyé(e) ; sans avoir honte de le dire.
***

D'abord, une réminiscence : Quand j'étais gamin, j'allais souvent au cinéma le dimanche après-midi avec mon frangin. Le cinéma était sur la place de la mairie, à deux pas de notre maison, on y allait sans nos parents alors qu'on n'avait que dix et douze ans, et on allait voir ce qu'on voulait : des westerns, des films d'aventure et des films de guerre. Les films un peu plus "adultes" (les drames psychologiques) ne nous intéressaient pas, évidemment.



A partir de l'âge de douze ou treize ans, sans doute influencé par l'exposition hebdomadaire à Pierre Tchernia officiant l'émission "Monsieur Cinéma", je me suis mis à lire des revues "intellectuelles" comme Positif ou Les Cahiers du Cinéma, des livres consacrés à Orson Welles, John Ford, Howard Hawks et Jerry Lewis. Je me suis mis dans la tête qu'il y avait des bons films et des mauvais (ce qui est vrai) et que seuls les films des "grands réalisateurs" étaient bons (ce qui est évidemment faux).

Un jour, mon frère a voulu aller voir un "western spaghetti". Je ne me rappelle pas le titre mais j'étais farouchement opposé au fait d'y aller. J'avais le sentiment de trahir tout le panthéon du 7e art (Ford, Hawks et Hathaway en tête) en allant voir pareil sous-produit.

Mon père a insisté pour que j'accompagne mon frère, en disant : "Tu ne sais pas si ce film est bon ou mauvais. Et même s'il l'est, pour apprécier les bons films, il faut en voir des mauvais."

J'y suis allé. Le film était (à ma grande honte) moins mauvais que je ne le craignais ; on a passé un très bon moment, et je regrette aujourd'hui de ne pas avoir suffisamment de souvenirs précis pour le rechercher et y rejeter un coup d'oeil. C'est dire à quel point j'étais content de l'avoir vu.

Tout ça pour dire que j'ai depuis longtemps fait une croix sur mes préjugés "élitistes" en matière de cinéma (ou de télévision). Je ne crois pas qu'il y a du "grand" cinéma et du "petit", mais qu'il y a des films qui marquent et font plaisir et d'autres... qui ne laissent pas grand souvenir.

***

On ne voit jamais un film "hors contexte" : il y a les circonstances extérieures (avec qui, dans quel état d'esprit) et ce qu'on pourrait nommer l' "intertextualité" du film : une partie du plaisir qu'on tire de la vision tient, bien évidemment, à toutes les allusions qu'on y trouve à des films antérieurs, à des musiques ou des éléments familiers, à des lieux qu'on connaît, à des émotions déjà ressenties.

C'est particulièrement vrai quand on va voir un film "de genre". Si j'apprécie particulièrement plusieurs des films Marvel (et tout récemment Civil Wars et Doctor Strange) c'est parce que j'y retrouve l'excitation et l'émerveillement de mes lectures de comic-books d'autrefois.




Ou encore, en revoyant pour la quatrième fois Interstellar l'autre jour, je pensais une nouvelle fois que le film de Nolan est en même temps une réminiscence et l'antithèse de 2001 l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick (je me promets d'écrire un papier là-dessus).



Ces dernières semaines, juste après avoir vu l'excellent et émouvant Arrival de Denis Villeneuve, ma blonde et moi avons fait une "cure" de films d'espace - L'étoffe des héros, Space Cowboys, Apollo 13, The Martian, Interstellar, Gravity - et il est frappant de voir comment ces films se répondent les uns aux autres : on voit que les réalisateurs et scénaristes des plus récents ont vu les plus anciens. (Et je ne vous apprendrai pas que la "marche des astronautes au ralenti" d'Armageddon, des monstres dans Monstres et Cie. et de bien d'autres films est un "meme" lancé (dans l'espace) par L'étoffe des héros.)




Cette intertextualité devient une composante essentielle du film quand, par exemple, Sleepless in Seattle (Nuits blanches à Seattle) de Nora Ephron cite visuellement An Affair to remember (Elle et Lui) de Leo McCarey et, (dans une hilarante scène dialoguée entre Tom Hanks et Victor Garber) The Dirty Dozen (Les Douze Salopards) de Robert Aldrich. Le film de Nora Ephron pourrait parfaitement fonctionner sans, mais ces références apportent aux spectateurs un plaisir supplémentaire que personne ne peut bouder tant il donne du relief  aux sentiments des personnages - et donc, aux nôtres.




J'ajouterai enfin que j'ai toujours aimé les comédies musicales, depuis mes premiers films d'Astaire ou de Kelly, en passant par toutes celles que j'ai vues en Amérique quand j'avais dix-sept ans, aussi bien au cinéma que sur scène. J'ai à la maison une flopée de DVD de comédies musicales "classiques" ou récentes, de Singing in the Rain à Chicago en passant par de beaucoup moins connues (mais pas moins réjouissantes) telles Kiss Me Kate, Guys and Dolls ou Newsies. 

J'ai aussi eu la chance d'assister (et d'emmener quatre de mes enfants) à une représentation The Book of Mormon à Broadway en 2014 et c'était ab-so-lu-ment éblouissant.

Autant dire que, lorsque je suis allé voir La La Land - au sujet duquel je n'avais lu aucune critique, aucun descriptif approfondi - j'étais donc dans les meilleures disposition du monde, prêt à apporter tous mes souvenirs de cinéma à l'appréciation de ce film dont tous les commentaires sur FB ou Twitter semblaient n'exprimer que plaisir et bonheur.

***

Et, justement, j'en attendais peut-être trop.

Mais prenons les choses dans l'ordre.

La moindre des choses quand on fait une comédie musicale, c'est de choisir des acteurs qui savent chanter et danser. Ryan Gosling fait bien illusion au piano, mais il n'a pas de voix, et Emma Stone encore moins. A plusieurs reprises, c'est douloureux de l'entendre chanter tant elle force sa voix et ne parvient jamais à la maîtriser. (J'ai trouvé d'ailleurs que pendant tout le film, l'un et l'autre acteur parlent à la limite de l'intelligibilité, ce qui est un exploit quand on connaît le niveau de qualité sonore des salles de cinéma actuelles.)
Quant à la danse, elle est très pauvre (même le numéro d'ouverture, impressionnant par son ampleur, mais étique dans sa chorégraphie) : l'un et l'autre ne semblent savoir danser que la valse, assez mal d'ailleurs pour que, lorsqu'on les voit en ombre chinoise (à l'observatoire), on se rende compte qu'il ne s'agit pas d'eux...

Leur amateurisme serait acceptable si les personnages étaient traités comme des amateurs et non comme des danseurs professionnels ; ou encore s'ils avaient le niveau de préparation d'une Renée Zellweger ou d'une Catherine Zeta-Jones dans Chicago (ah, oui j'oubliais, Zeta-Jones est une vraie danseuse...).




Le même amateurisme serait tout aussi acceptable si les gros morceaux de danse étaient confiés à des professionnels. Mais là, les deux acteurs sont le couple dansant central - et unique, autre signe de pauvreté du film. Dans l'épatante Kiss Me Kate, le couple central ne danse pas, il ne fait que chanter (très bien, je vous remercie). Les numéros dansés sont assumés entre autres par de vrais pros comme Ann Miller et Bob Fosse. Du coup, on oublie que les deux personnages principaux ne dansent pas...



Ici, Gosling et Stone sont manifestement incapables d'assumer le poids qu'on leur fait porter : ça se voit à leur raideur et la gueule sinistre avec laquelle ils se déplacent. Comparez ça à n'importe quelle comédie musicale classique : dans chaque scène de Chantons sous la pluie vous pouvez compter les dents de Debbie Reynolds ou de Gene Kelly ; ils sourient sans arrêt - et ils nous donnent le sentiment que c'est facile. Dans La La Land, tout se traîne, à commencer par les personnages.

Attention ! Gosling et Stone sont de très bons acteurs - (re)voyez Crazy Stupid Love - quand ils sont bien dirigés, et quand ils ont quelque chose à raconter. Ici, rien de tel - ce qui nous amène au deuxième point : l'absence de scénario. 

Ceux qui prétendraient qu'"une comédie musicale ne raconte rien" n'ont manifestement pas vu (ou pas connaissance de) West Side Story, South Pacific, Chicago ou Billy Eliot. Ou de The book of Mormon, écrit par Trey Parker et Matt Stone, les deux compères de South Park.




La La Land ne raconte rien... 

Et ce rien (ou ce pas grand-chose) est vraiment très mince. De quoi s'agit-il donc ? Du coup de foudre entre une femme qui veut devenir actrice et un pianiste qui veut ouvrir son propre club de jazz. Et puis ? Et puis ? Et puis, c'est tout. Il n'y a pas d'intrigue, pas d'enjeu qui les dépasse, pas d'obstacle lié à l'adversité, pas de méchant ou de conflit, pas de personnages secondaires, sinon fantomatiques : les colocataires de l'héroïne n'apparaissent qu'une fois et on ne connaît pas leur nom ; le couple mixte ami du personnage de Gosling fait de la figuration muette ; quant à John Legend, qui en est une à lui tout seul, et aux musiciens de jazz afro-américains qu'on voit dans les clubs, il semblent n'être là que pour servir de faire-valoir aux deux personnages principaux, blancs et très peu créatifs.

C'est dommage, parce qu'avec de bons personnages secondaires, même si ce ne sont pas des danseurs de haut vol, on peut faire d'excellents numéros.




Enfin, pour un film de 2016 qui se passe dans le milieu du showbiz, il est d'un hétérocentrisme confondant. Il n'y a pas un seul personnage gay ou queer dans tout le film. A croire qu'il n'y a pas de communauté LGBTQ à Hollywood...

Enfin, quel musicien digne de ce nom, respectueux des musiciens d'aujourd'hui, se permettrait de dire que "le jazz est en train de mourir" (lamentation du personnage de Gosling) ? Quelle arrogance ! Quelle vanité ! Quel mépris pour ceux et celles qui le font vivre tous les jours ! Le fait que ce soit un personnage de musicien blanc ajoute au malaise. L'idée qu'il va faire "revivre le jazz" à lui tout seul en ouvrant une boîte de nuit est au moins risible. Au pire, insultant.

Le jazz se meurt et Hollywood est "straight".
Ben voyons.




De même, on voit Gosling jouer (crédiblement) au piano les morceaux qu'il a "composés" pendant tout le film, mais on n'entend pas un mot du one-woman-show de Stone, alors qu'elle passe une bonne partie du film à le peaufiner et à le préparer. C'est dommage, mais ça met en relief une nouvelle fois la vacuité du scénario (et son manque de diversité et de parité...). En outre, l'un et l'autre personnage n'embrassent leur vocation première (pianiste, auteure) que pour l'abandonner à la fin : Gosling devient patron de boîte de nuit, Stone devient actrice et joue les textes des autres alors qu'elle s'est défoncée à écrire son propre spectacle. Il est devenu un pilier de bar, elle est devenue une icône. Bravo, les artistes. C'est encourageant pour ceux qui travaillent.

Mais entre le début et la fin, que s'est-il passé ?  Ils se sont aimés, se sont séparés et se retrouvent. On a déjà vu ça cent fois, mais en cent fois mieux. Et parfois, en moins de deux minutes.




... Et ne le raconte pas bien. 

Voilà une comédie musicale qui lorgne du côté des classiques et rend hommage à Singing in the rain en se situant dans le milieu du cinéma. Il y a un plan mémorable de ce dernier film pendant lequel Kelly et O'Connor traversent un plateau : on voit trois films se tourner à l'arrière-plan. C'est drôle, informatif, fabuleux.

Dans La La Land, que voit-on du monde du cinéma en dehors des trottoirs entre les plateaux et des séances de casting, bien vues, mais tout de même anecdotiques ? Rien. La mise en scène n'a ni punch ni énergie, elle non plus, et quand elle cite Rebel without a cause (La Fureur de vivre), c'est pas pour nous montrer James Dean ou Natalie Wood (qui pourraient être les "totems" des deux personnages) mais un bête plan de voiture arrivant à l'observatoire, pour bien nous faire comprendre dans le plan suivant (le même, exactement !) que Gosling et Stone vont au même endroit pour "danser dans les étoiles" !!! (Soupir.)

A la fin du film, pendant la séquence de "réalité alternative" imaginée par Stone, et qui imite ouvertement les grands ballets de fin de Singing in the rain et de An American in Paris, plusieurs plans nous montrent des décors peints en couleurs pétantes, comme chez Donen/Kelly et Minelli. Mais alors que dans lesdits films, le décor fait partie intégrante de l'action et des ballets, ici, il est juste plaqué, et les acteurs ne font que le traverser. Beaucoup de bruit (et d'argent) pour pas grand-chose.

De beaux décors, ce n'est rien sans de beaux artistes.







Coup de grâce : la musique est insipide et les lyrics inexistants. 

Je regrette d'avoir à dire que compositeurs et paroliers de La La Land ont composé des chansons sans énergie, sans esprit, sans humour et sans étincelle. En dehors de la scie insupportable que Gosling nous inflige au piano tout au long du film, je vous défie d'avoir retenu le moindre refrain en sortant. En revanche, ça m'étonnerait que vous ne connaissiez ni America ni Singing in the rain ni Nous sommes des soeurs jumelles.





Tiens, Les Demoiselles de Rochefort ! En voilà une comédie musicale réussie, et française en plus... Il faut dire qu'il y avait un vrai musicien (Michel Legrand), de vrais danseurs (Kelly, Chakiris) et des acteurs/trices qui savaient chanter (Danielle Darrieux) ou judicieusement doublées (Anne Germain et Christiane Legrand pour Deneuve et Dorléac ; Jacques Revaux pour Perrin).

Et quand on chante, dans une comédie musicale, il faut que la chanson exprime quelque chose que les dialogues n'expriment pas, et non qu'elle ne fasse que répéter ce qu'on sait déjà de manière assez insipide. Cela, les vrais auteurs le savent. Même ceux qui ne font pas de comédie musicale d'habitude, mais qui s'y mettent avec bonheur le jour venu.



...

Je m'arrête là, il est toujours désagréable de tirer sur une ambulance et si je tire sur celle-là c'est parce qu'elle est en or massif et que son succès l'empêchera de souffrir de mes rafales. Ce qui m'a mis en colère, c'est qu'au fond, ce film passe sous silence (en n'utilisant pas du tout) les dizaines de chanteurs et danseurs de talent qui rament chaque semaine sur les planches de Broadway ou dans les studios de télévision. Quel gâchis et quelle déception pour les spectateurs.

Mais encore une fois, je n'écris pas pour dénigrer ou le plaisir que certains ont pu ressentir en allant voir La La Land. Nous vivons une époque où nous avons besoin de films qui nous remontent le moral, et je ne doute pas que dans le marasme qui règne actuellement aux Etats-Unis et dans le monde, ce film ait fait écho à ce besoin. Les comédies musicales ont connu leur heure de gloire entre la grande dépression et la fin de la deuxième guerre mondiale, ce n'est pas fortuit.

Mais si, comme moi, vous n'avez été profondément déçus par La La Land et cherchez à vous remonter le moral, je vous recommande vivement de retourner aux sources. Les comédies musicales ne manquent pas, il y a des joyaux au catalogue des éditeurs de DVD et de Blu-Ray. Je n'ai fait qu'en citer que quelques-unes. (Si vous me le demandez, j'ajouterai une liste de recommandations à la fin de l'article.)

Après notre retour du cinéma, ma blonde et moi on a regardé Singing in the rain. Et on s'est sentis nettement mieux.

Il nous a suffi de voir ça...




vendredi 27 janvier 2017

L'homme à la fenêtre (nouvelle inédite) - par Martin Winckler

Aujourd'hui, sur sa page FB, Joachina a publié ce texte. Il s'agit d'un poème que je connaissais par coeur quand j'étais adolescent. 

"Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas d'objet plus profond, plis ténébreux, plus éblouissant qu 'une fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
Par delà des vagues de toits, j'aperçois une femme mûre, ridée déj
à, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j'ai refait l'histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelque fois je me la raconte à moi-même en pleurant.
Si c'eut été un pauvre vieux homme, j'aurais refait la sienne tout aussi aisément.
Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que moi-même.
Peut-être me direz vous" Es-tu sur que cette légende soit la vraie?" Qu'importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis?"
 


(Baudelaire, petits poèmes en prose, 1869) 

Sa lecture m'a fait du bien (j'avais oublié plusieurs phrases du poème, même si je m'en rappelais la plus grande partie) et m'a rappelé une nouvelle écrite il y a plus de trente ans. C'est cette nouvelle (probablement écrite avec le texte de Baudelaire au fond de ma mémoire) que je reproduis ici aujourd'hui. 


*

L'HOMME A LA FENETRE





...Seulement, quand on croit à la réalité‚ des choses, user d'un moyen artificiel pour se les faire montrer n'équivaut pas tout à fait à se sentir près d'elles.
                                                                                                                Marcel Proust




Ils venaient d'emménager dans une tour au bord de la rivière. C'était l'hiver. Daniel venait d'avoir treize ans. Pour la première fois, il avait une chambre seul. On avait d'abord fait entrer le lit, puis les chaises, le meuble droit dont la porte rabattable lui servait de plan de travail depuis qu'il allait au lycée. Et puis était venu le cortège de valises, de boîtes, de menus objets. Il venait de déposer un carton de livres au pied du meuble lorsque sa mère, debout à la fenêtre encore sans rideaux, l'avait appelé.
- Viens voir...

Il s'était approché ; elle avait posé son bras sur les épaules du garçon, s'était penchée et, du bout de l'index posé sur le carreau à hauteur de leurs yeux, elle avait désigné un immeuble de l'autre côté de la rivière.

Au début, Daniel ne vit rien de particulier. Au bout de quelques secondes, il distingua une fenêtre aux rideaux écartés. A travers la vitre on pouvait apercevoir la silhouette de profil d'un homme assis, peut-être accoudé à une table et penché sur quelque chose.
- Qu'est-ce qu'il fait ?
La mère tourna la tête, le regarda sans répondre. Enfin, elle sourit et soupira :
- Il travaille...

Daniel haussa les épaules, fit volte-face et reprit le transport des cartons de livres entassés au fond de la camionnette de location, via un ascenseur poussif et grinçant. Chaque fois qu'il entrait dans la pièce, il prenait le temps de jeter un coup d'oeil en face. Au milieu de l'après-midi, alors que déjà le jour s'estompait, il réalisa que l'homme n'avait pas bougé.

La nuit venue, malgré tous ses efforts, il ne put retrouver la fenêtre parmi les dominos de lueurs.
Le lendemain était un dimanche. Daniel se réveilla tôt dans son nouveau monde. Il restait des cartons à vider. Il avait hâte de retrouver ses livres, ceux qu'il avait toujours près de lui et ceux dont il avait oublié l'existence, ceux qu'il avait déjà dix fois relus et ceux qu'il se promettait de lire le moment venu. Et puis il faudrait tout mettre en place, retrouver un ordre. Il se leva, ouvrit les volets sur la brume qui montait de la rivière. L'air s'éclaircit. Un soleil pâle apparut. Il bataillait à mort pour faire tenir une douzaine de livres de poche dans un espace manifestement trop exigu lorsque, reprenant son souffle, il distingua à nouveau l'autre rive. Là-bas, les rideaux étaient ouverts et l'homme était assis à la même place que la veille.

Daniel laissa ses livres sur le lit et s'approcha de la fenêtre, les yeux fixés sur l'homme avec la plus vive curiosité. Il ne le voyait pas très bien à cette distance, mais assez cependant pour deviner que c'était un homme brun, imberbe, portant peut-être de fines lunettes rondes. Il ne semblait faire aucun mouvement. Daniel se demandait comment il pouvait rester assis sans montrer aucun signe de vie. 

Bien sûr, il ne voyait que le haut du corps de l'homme, penché, peut-être accoudé à une table. Les mouvements de ses mains étaient imperceptibles. Le jeu des pieds, les jambes qui s'allongent ou viennent se replier sous le siège, restaient cachés. Tôt ou tard, pensait Daniel, il finira par s'étirer, se gratter la tête, se lever pour ouvrir la fenêtre.

Mais six cartons de livres plus tard, l'homme n'avait pas bougé.

Comme la matinée s'écoulait, les stations de Daniel à la fenêtre se firent plus longues. Il était irrité par la quasi immobilité de l'homme. Cette inertie faisait monter en lui de la colère et une certaine fascination. Il voulut laisser passer l'heure du repas, rester là pour le surprendre au moment où la faim le ferait quitter son siège, à l'instant où quelqu'un, une femme sans doute, viendrait le distraire de sa tâche en déposant devant lui un sandwich ou du café.

Mais on était dimanche. Le repas familial ne tolérait pas d'absence et Daniel dut quitter son poste.
A son retour, il lui fut impossible de dire si l'homme avait bougé. Il semblait assis dans la même position qu'auparavant (mais comment savoir lorsqu'on ne peut vérifier ? Sa tête était-elle droite tout à l'heure, ou bien inclinée déjà ? La silhouette ne s'était-elle pas tassée ? Les fines lunettes rondes, les avait-il sur le nez lorsque Daniel avait abandonné son guet ? ) et cela l'irrita plus encore, tant il lui paraissait inhumain que l'on puisse ainsi s'absorber dans l'immobilité. Non, vraiment ce n'était pas possible, ça ne pouvait être qu'une illusion, un effet de la distance et de sa myopie d'adolescent. Il avait affaire à quelqu'un d'exceptionnellement studieux ou concentré : qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'un homme assis à travailler restât presque immobile ?

Son irritation le poussa à imaginer cent subterfuges destinés à faire sortir l'homme de son inertie. Il se mit à en dresser la liste : lui téléphoner, crier au feu de son balcon, aller frapper ou faire frapper à sa porte... et jusqu'à l'idée fort peu défendable de tirer sur la vitre avec sa carabine à air comprimé. Mais bientôt la honte le saisit de se découvrir aussi agressif, et il raya tout. Il tenta ensuite, au moyen de savants croquis, de concevoir un procédé qui permettrait, en son absence, de saisir l'homme en mouvement. Un système de minuterie à monter sur son Instamatic... à raison d'une photo tous les quarts d'heure de deux à cinq, oui ça faisait douze poses, ce serait bien le diable si... Mais il renonça en se disant que les pauvres images qu'il en tirerait ne lui apporteraient rien. Ce qu'il désirait n'était pas tant de constater que l'homme se levait ou sortait de la pièce, mais de le surprendre dans son premier mouvement, de le voir clairement passer de l'immobilité à l'action.

Au milieu de l'après-midi, Daniel froissa la feuille à présent couverte de dessins géométriques venus tromper son irritation et masquer ses manoeuvres de comploteur. Il rabattit le plan de travail contre la porte du meuble droit, tira la chaise et s'assit dessus à califourchon, les mains sur le dossier, le menton sur les mains, le front contre la vitre.

L'immeuble d'en face ressemblait comme un frère à celui dans lequel sa famille venait d'emménager. La façade qu'il voyait était gris sale. Les fenêtres s'alignaient sur dix étages en trois rangées verticales. Celle qui l'intéressait se trouvait à hauteur du septième, légèrement en contrebas de son regard. Daniel eut un indéfinissable sentiment de malaise. Pour une raison incompréhensible, la fenêtre de l'homme semblait différente des autres.

Ce n'était pas les rideaux ouverts. Plusieurs autres fenêtres laissaient ainsi apercevoir une armoire, un mobile, des affiches. C'était peut-être la position de l'homme, en apparence presque appuyé contre la fenêtre. Mais de même qu'il avait laissé ses rideaux ouverts, il avait sans doute approché sa table et son siège près des vitres pour profiter de la maigre lumière.

Non, ce qui faisait l'étrangeté de la fenêtre était peut-être plutôt l'absence d'activité visible dans les appartements contigus. A d'autres étages, Daniel avait vu des femmes ouvrir, secouer un torchon ou un balai, battre un tapis, poser une cocotte-minute sur le bord et en faire jaillir un jet de vapeur. Au-dessus et au-dessous de l'homme, il y avait eu de la vie, du mouvement, des éclairs de lumière, des ombres sur les vitres, des visages et des silhouettes allant et venant. Tandis que les ouvertures du septième étage restaient muettes, comme si l'homme en était le seul habitant.

De sa place, Daniel ne distinguait pas clairement ce qui se trouvait au-dela de l'homme assis. Y avait-il des livres sur le mur du fond, une porte, un tableau ? Le corps penché faisait rempart.
Il se leva brusquement, sortit dans le couloir, se mit à fouiller des cartons encore pleins, repoussa des boîtes de chaussures, souleva des nappes, des albums de photos, des disques, du linge, jusqu'au moment où il fit tant de bruit que sa mère, elle-même occupée à ranger casseroles et faitouts dans la cuisine, finit par apparaître.
- Que cherches-tu ?
- Rien ! Tu ne sais pas où Papa a mis ses jumelles ?
- Ses jumelles ? Pourquoi faire ?
- Pour... (il s'interrompit, leva les yeux) ...pour regarder quelque chose.
Elle s'approcha, s'essuya les mains à son tablier.
- Quelque chose, ou quelqu'un ?
Il ne répondit pas. Tandis que, sur la défensive, il se redressait, elle leva la main et passa ses doigts dans les cheveux de son fils.
- Je n'aimerais pas trop qu'on s'introduise chez moi sans mon consentement...
Elle le regarda en souriant puis s'en fut. Daniel jura entre ses dents et regagna sa chambre.

C'était une après-midi sans particularité, une de ces après-midi de dimanche où rien ne se passe, où tout le monde reste somnolent, en semi-hibernation. Les mouvements divers que Daniel avait saisis quelques heures plus tôt s'étaient taris. La façade semblait morte.

Il était assis sans bouger, les yeux fixés depuis un long moment sur la silhouette, lorsqu'il commença à se demander ce qui pouvait ainsi justifier une telle concentration. Il avait bien quelques idées, mais laquelle ressemblait à la réalité ? Il se leva, abaissa le panneau du meuble droit, tira d'un sac en papier un cahier vierge, saisit un stylo et se mit à écrire.

L'homme ne lisait pas, sûrement pas. On ne lit pas sans tourner des pages, sans se redresser à un moment ou à un autre, sans changer de position... sans se lever pour pisser une fois de temps en temps. Daniel le savait bien, qui lisait toujours allongé sur son lit et ne savait pas lire sans bouger, ne serait-ce que pour tourner et d'une seule main faire rejouer cent fois le même microsillon sur le Teppaz blanc sans quitter des yeux les pages, ou simplement pour poser un coussin sous sa tête, le retirer, le remettre, se coucher sur le côté quand les navires flottaient sur de grandes mers calmes et se redresser quand les héros affrontaient un péril. De toutes façons, assis à une table je ne pourrais pas. Je ne sais pas. Je fatiguerais. Ou alors, je me balancerais sur ma chaise, comme quand je révise. Bon, donc il ne lit pas. Il ne révise pas non plus. Il n'a pas l'air si jeune, pas l'air d'un étudiant. Et puis il y aurait plus de désordre que ça sur sa table, là on ne voit presque rien. Il ne dessine pas. Ca bouge, quand on dessine. On se redresse pour remettre en perspective, on lève le dessin on le regarde à bout de bras. Il ne bricole pas une maquette ou quelque chose de ce genre : il faut au moins se tourner un peu de temps à autre pour saisir une pince ou un tube de colle, fouiller sur la table au milieu des pièces de balsa ou de plastique, regarder par terre ou sous la table pour retrouver la pièce perdue ou le trombone déplié qui sert à percer les trous que la notice mentionne mais que la machine a oubliés, et puis je suis sûr que si c'était le genre de type à maquettes, on les verrait sur une étagère du mur, ou même il en pendrait une ou deux au plafond. J'ai déjà fait tout ça. Pas possible de ne pas bouger. Ou alors il fait un puzzle, un grand puzzle de dix mille pièces, mais c'est pareil : il bougerait, et puis il serait obligé de faire le tour de sa table et puis il faut bien qu'il bouffe ce gars-là, il a bien un travail, quand même ? Il y a quelque chose d'incompréhen-sible là-dedans, il n'y a rien qu'on puisse faire avec si peu de gestes, des mouvements si ténus. Sauf peut-être ça : écrire. Oui, ça ne demande pas grand-chose : juste les doigts d'une main, il s'appuie sur l'autre, il tourne les pages d'une main aussi, la même, et encore, seulement s'il écrit comme moi sur un cahier, mais s'il n'a que des feuilles blanches, il lui suffit de les faire glisser d'un mouvement de poignet, comme ça... Oui, ça doit être ça, ça ne peut être que ça, il écrit, la main qui tient le stylo glisse sur un si petit espace que, de loin, on ne la voit pas bouger ; l'autre main est posée sur le bord de la feuille et lorsque celle-ci est remplie, il l'écarte du bout des doigts. Il peut écrire pendant des heures, d'ailleurs c'est ce qu'il fait depuis deux jours, il s'est mis devant une ramette entière et il écrit sans arrêt du lever du jour à la tombée de la nuit. C'est un pari qu'il a fait. Ecrire un roman d'un trait en un week-end, ou même en cinquante-trois jours et neuf heures. C'est sûrement un roman, pour l'absorber comme ça. Ou alors c'est qu'il n'a plus le choix, c'est une question de vie ou de mort, il n'a plus d'argent, ce livre c'est sa dernière chance, il doit avoir fini dans quelques jours alors il ne perd plus une minute, il écrit tout le temps. Il écrit le jour : on lui a coupé l'électricité, alors il écrit le jour, et la nuit il se lève de sa table, il fait tout ce qu'on peut faire dans le noir, il mange s'il a encore quelque chose à manger, il se lave, il se change, il frotte l'une de ses trois paires de chaussettes dans une bassine en plastique. S'il n'est pas trop tard, il sort. Il va prendre l'air. Il va au café boire un coup, parler au patron, lire le journal, pour avoir le courage de tenir. Il finit par remonter chez lui. Quand il entre, il laisse la porte ouverte pour profiter de la lumière du couloir. Sur son bureau, il y a un calendrier qui indique l'heure de lever du soleil. Il prend son réveil, la minuterie le replonge dans le noir. Il rallume dans le couloir. Il remonte son réveil, règle la sonnerie, un pied dans l'ombre de l'appartement, un pied dans la lumière, et puis finit par le poser loin du lit, sur le bureau peut-être, pour s'obliger à se lever, pour ne pas risquer d'étouffer la sonnerie avant d'être complètement réveillé... Il se couche tout habillé. Il fait froid. Ce sera moins dur de se lever.

Quand le réveil sonne, il fait encore nuit bien sûr. Il va au lavabo, il fait couler de l'eau, et lorsqu'elle est très chaude, il emplit un bol, y verse deux ou trois cuillères de café soluble, rajoute deux ou trois sucres et boit dans l'obscurité. Il se met à la table, il finit le café. Il pose le bol par terre. Il cherche les feuilles, il retrouve le stylo à l'endroit où il l'a laissé la veille, et il attend. Il attend que la lueur soit suffisante pour ne pas écrire en dehors de la feuille, et alors il se remet à écrire, sans même voir les mots. Mais à force d'écrire ainsi, il doit savoir écrire les yeux fermés. Il écrit peut-être depuis si longtemps qu'il ne sait plus faire que ça, et il a trouvé la juste position du corps, des mains, pour écrire pendant des heures sans s'arrêter, sans ressentir ni la faim ni même la soif, ni la fatigue, ni la douleur dans le bas du dos, ni les fourmis dans les jambes

Il s'interrompt. Il a mal au cou. Il tourne la tête. La nuit est tombée. Tout à l'heure il a allumé sa lampe de bureau sans même s'en rendre compte. De l'autre côté de la rivière, la fenêtre s'est fondue à la façade. Des silhouettes et des éclairs bleus s'agitent dans des cuisines ou des salons.

Le réveil sonne. Daniel se dit que c'est lundi, qu'il doit se lever pour retourner au lycée. Il s'assoit au bord du lit. Ses vêtements sont posés pêle-mêle sur la chaise. Sur la tablette du meuble droit, le cahier est ouvert et le stylo n'a pas été recapuchonné. Daniel se frotte les yeux. Les volets sont fermés, mais de toute façon à cette heure-ci il ne le verra pas. Il prendra le car avant le lever du jour. Ce soir, le même car le déposera au pied de l'immeuble après la tombée de la nuit. Il enrage. Il se dit qu'il ne fera jour que dans les salles de cour et les couloirs à n'en plus finir, et de là pas moyen de. Enfin, sauf si...

Il veut en avoir le coeur net. Il veut s'assurer que l'homme écrit, comme il pense l'avoir découvert. Et que pourrait-il faire d'autre ? Mais il veut le voir écrire, et pas seulement le deviner ; il veut se prouver qu'il a vu juste, abolir la distance entre eux, le toucher des yeux puisqu'il a su l'imaginer. Au fond, sans se l'avouer clairement, il espère que l'homme finira par l'apercevoir à son tour, qu'il prendra conscience de toute l'attention que Daniel lui porte depuis deux jours, tous les efforts qu'il a faits pour le comprendre. Il pense qu'il le mérite.
- Oui, c'est ça, je le mérite.
Alors, il prend une décision : il va revenir ici à midi. Il lui faudra trente ou quarante minutes à pied, mais il a le temps de faire l'aller retour. Il ne mangera pas mais il trouvera bien dans le frigo un morceau de fromage et une tomate à grignoter. Il s'habille. Il est heureux.

Il est presque une heure de l'après-midi. Le prof de français ne voulait plus les lâcher. Daniel a couru, il est essoufflé, il a grimpé les sept étages à pied de peur de croiser quelqu'un. Il se dit qu'il est stupide : personne ne le connaît encore dans l'immeuble. En fait, c'est par impatience qu'il n'a pas attendu l'ascenseur.
Il ouvre, s'arrête sur le seuil. Et si sa mère était là ? Mais non, pas à cette heure. Il entre et referme à clé, puis se rue dans sa chambre, se colle à la fenêtre. Oui, oui, il y est encore, il est encore à sa place. Il va en être sûr, à présent.

Il ressort dans le couloir. Hier soir, il a vu l'étui des jumelles rangé au sommet d'une armoire. Il tire une chaise, grimpe, attrape la courroie, retourne à la fenêtre. Il est fébrile, maladroit. Les jumelles sont énormes, difficiles à manipuler. Il tente de les maintenir posées contre la fenêtre, écarte le rideau d'une main, s'énerve. Son souffle embue la vitre et les oculaires. Il ne voit plus rien alors il ouvre, il fouille ses poches, en sort un mouchoir, essuie frénétiquement les lentilles, et s'appuie sur la balustrade du minuscule balcon. Il scrute. C'est flou. Il manipule les jumelles avec des tâtonnements irrités. Comment règle-t-on cet engin ? Quand un oeil y voit clair, l'autre baigne dans le vague. Il ferme un oeil, il recommence. Il se trompe, il s'agite et voici les jumelles qui basculent dans le vide. La courroie entortillée autour de son poignet lui arrache presque la main : à l'autre extrêmité, les jumelles ont décrit un splendide arc de cercle et rebondissent avec un bruit mat contre le béton de la balustrade. Tremblant, il les hisse jusqu'à lui. Il craint d'avoir brisé une lentille, mais non, elles sont entières. Une encoche sur le fourreau métallique est la seule trace de l'accident. Le coeur battant, Daniel recule dans la chambre, reprend son souffle. Son cou palpite, ses oreilles tintent. Il tire une chaise jusqu'à la fenêtre, s'assoit en équilibre instable sur l'étroit balcon, pose délicatement les jumelles sur la bordure de ciment, les agrippe fermement, cligne des yeux.

Il faut d'abord la retrouver cette fenêtre, où est-elle donc ? Il jette un regard par dessus l'objectif. Ah voilà. A travers les champs enfin à peu près nets, il détaille la façade.
- Ca, c'est la petite vieille du sixième, donc en montant juste un peu...
L'instrument tremble entre ses mains. Nouveau coup d'oeil au-dessus des optiques. C'est alors qu'il comprend ce qui rend cette fenêtre étrange, maintenant il le voit : elle n'est pas comme les autres alignée sur l'une des trois rangées verticales. Elle est placée entre deux rangées, celle de gauche et celle du milieu, au niveau du septième étage. Ah, c'est sûr, à présent, il écrit ! Sa chambre doit être une chambre de bonne, une pièce borgne pour laquelle on a percé une fenêtre, et voilà pourquoi il est cloîtré là, il vit dans ce cube au fond d'un appartement entre une cuisine et une salle de bains !...
L'excitation de Daniel est à son comble, il sait que l'heure tourne, il ne peut plus rester là longtemps. Il plonge à nouveau sur les jumelles. La vieille dame est en train de refermer sa fenêtre. Il la dépasse, remonte, le voici au septième. Un peu à gauche...

L'image tremble un peu. Ou bien ce sont ses mains. Il voit la fenêtre. Il ne voit plus que ça.
Les rideaux sont d'un marron sale. Les vitres ne portent aucun reflet, malgré le soleil. L'homme est assis à sa place. Oui, il doit écrire puisque dans sa seule main visible il tient un objet long et fin, qui pourrait être un porte-plume ou un crayon. Il est accoudé à quelque chose qui ressemble à un secrétaire surmonté de petits tiroirs, et sur le sommet duquel est posée la silhouette d'une lampe.
Devant l'homme, on ne voit ni feuille ni cahier. Au-delà de son profil, il n'y a ni porte, ni mur, ni rien. Il n'y a pas de pièce secrète. La fenêtre, les rideaux, le bureau, la lampe, l'homme au visage indéfinissable vêtu d'une chemise blanche, tout est là sur le mur, peint entre deux fenêtres du septième étage.

Il pleura pendant tout le chemin du retour.

Longtemps, il évitera de regarder l'autre rive. Il se mettra à sa table pour lire et étudier et ne s'approchera de la fenêtre que pour fermer les volets, une fois la nuit tombée.
Plus tard, il a quatorze ou quinze ans, il s'invente des histoires ou se met à réécrire celles qu'il a lues. Puis il tombe amoureux et consigne ses émois et ses chagrins sur des cahiers qu'il cache dans le meuble droit.

Et bien plus tard encore, il est assis là, un dimanche après-midi et il écrit depuis longtemps quand, sous l'effet de la fatigue ou de la lassitude ou peut-être simplement pour reprendre son souffle, il se redresse, s'étire, tourne la tête et porte ses regard vers la fenêtre.
Le temps est clair. On distingue nettement l'autre rive. Derrière la fenêtre aux rideaux ouverts, un homme vient de poser sa plume et le regarde.


(1990)
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jeudi 27 octobre 2016

"Les Sept Professionnels" - (La séquence du spectateur, 1) - par Marc Zaffran








A Thomas, Raphaël et Mick

Préambule : La séquence du spectateur

J’ai beau avoir écrit des kilomètres de textes sur les séries télé, je ne suis pas critique professionnel, je suis un spectateur de séries et de films. (J'ai commencé à regarder les deux en même temps.) Je les regarde avec ma mémoire, mon cœur, mes sentiments, mes émotions. C’est seulement après coup que j’essaie de dire ce que j’en pense. Et toujours en spectateur ; avec ma mémoire de spectateur. 

Contrairement aux critiques professionnels, je ne connais pas grand-chose à la technique cinématographique ou à la plastique filmique. Je peux repérer un plan séquence impressionnant ou un mouvement de caméra audacieux, mais ce qui m’intéresse et me touche, c’est l’histoire et la manière dont on la raconte, les personnages et les acteurs qui les incarnent. 

Ce qui me touche dans le plan de Suspicion au cours duquel Cary Grant monte l’escalier un verre de lait (peut-être empoisonné) à la main, ce n’est pas de savoir qu’Hitchcock a fait placer une ampoule allumée dans le lait, mais de frémir à l’idée que l'acteur, pour la seule et unique fois de sa carrière,  incarne un possible assassin.




Ce qui me touche, dans l’ouverture de Touch of Evil, ce n’est pas la virtuosité du plan-séquence, mais de voir que Welles part d’un geste menaçant (une bombe déposée dans le coffre d’une voiture) pour s’envoler au-dessus de la ville, puis en un parfait suspense suivre parallèlement deux couples (celui de la voiture, celui des héros à pied), et conclure sur un baiser explosif.



Ce qui me touche, dans la fin de Casablanca, c’est de savoir que le scénario a été écrit par deux frères jumeaux qui faisaient leur boulot, et qu’ils ont décidé de la fin ("Mais qui donc va s'envoler avec Bergman ?") en se rappelant du début (« Round up the usual suspects ! »)

Les frères Julius (à G.) et Philip Epstein, scénaristes de Casablanca

Ce qui m’intéresse, dans le cinéma ou les séries, ce sont les humains et leurs histoires.  

Alors, quand je me mets à parler de séries ou de films, je ne parle pas de la technique, de l'image ou de la mise en scène, auxquelles je connais peu de choses, mais des effets que l’histoire et les gens ont eus sur moi, qui suis un spectateur, un vrai, qui aime les histoires en images, les péripéties, les surprises, les grands espaces et les huis-clos, les mystères glaçants et les esquimaux glacés. (Aujourd'hui on dirait "le pop-corn", mais de mon temps...)  

La séquence du spectateur était une émission de la télé française des années soixante. Les spectateurs écrivaient pour demander un extrait de film. L’émission, qui durait un quart d’heure ou vingt minutes, en montrait trois. La voix off d’une speakerine (Catherine Langeais, qui s’en acquitta pendant 35 ans !) présentait les séquences. 



Cette série de textes est écrite en hommage à l’émission qui m’a fait découvrir beaucoup de films qu’on ne voyait pas à la télé.

****


Le 25 octobre 2016, dans l’avion qui me transportait de Paris à Montréal, j’ai regardé deux films que je ne serais pas allé voir au cinéma.

(NB : si les liens ci-dessous renvoient aux pages Wikipedia en anglais, c'est parce qu'elles sont souvent plus complètes que les pages correspondantes en français. Pour les pages françaises, il suffit de cliquer sur le lien correspondant dans la colonne de gauche.)  


X Men : Apocalypse est la suite de First Class et de Time of Future Past. Les acteurs sont bons (Fassbender, Lawrence, en particulier, mais les jeunes recrues également) ; on apprend comment Xavier est devenu chauve (on apprenait pourquoi il est dans un fauteuil roulant dans le premier de la série) ; une séquence très violente et très brève permet à Wolverine d’apparaître sans dire un mot et de rappeler que l’un des films dont il est le protagoniste commence là (ou presque) et ça m’a donné encore plus envie de voir Logan, dont la bande-annonce fascinante me fait plus penser à un Mad Max qu’à un film de super-héros ; la séquence dans laquelle Quicksilver sauve tous les étudiants de l’école est mémorable ; le caméo de Stan Lee et de son épouse Joan ne l’est pas moins, car il n’a rien de comique, pour une fois. Enfin, il est amusant de voir comment le film présente des versions « ados » et alternatives de certains personnages comme Cyclops, Phoenix ou Nightcrawler (le plus cinématographique de tous). 

Mais dehors de ça, et d’une séquence d’ouverture qui m’a fait penser à la scène finale de LaTerre des Pharaons de Howard Hawks (avec plus d’argent) il n’a pas grand intérêt. Le « baddie » est lourd et sans profondeur, l’enjeu apocalyptique est meh et les combats sont bof. Bref, je me suis ennuyé et, alors que j’avais regardé les précédents avec un certain plaisir qui m’a donné envie de les revoir, je n’ai pas envie de revoir celui-ci.

***
Juste avant, j’avais regardé un autre troisième-film-d’une-série, que je m’étais promis de ne pas aller voir, tant je me suis senti trahi par les deux précédents. Il s’agit de Star Trek : Beyond. Cependant, comme pour les Mission : Impossible cinématographiques, je suis obligé de constater que lorsque JJ Abrams n’est ni à l’écriture ni à la réalisation (J’ai trouvé M:I 1 et 2 ridicules et futiles et M:I 3 détestable, mais j’ai beaucoup aimé Ghost Protocol et Rogue Nation), on passe un très bon moment.


Star Trek : Beyond est en effet à mes yeux un excellent film d’aventures spatiales, avec un bon scénario pas prévisible, riche en action, en péripéties mais aussi en humour et en morceaux de bravoure inventifs (une vieille moto comme instrument de diversion…) ; un « baddie » et une machination dont on ne mesure la profondeur et le tragique que lors de la dernière demi-heure (je ne vous le spoile pas, car c’est du beau boulot et n’allez pas lire la fiche Wikipédia, ça vous gâcherait le plaisir) ; des personnages servis de manière équilibrée (Kirk et Spock ne sont plus au centre, et tout le monde a quelque chose à faire) ; un Chris Pine mûr et posé, de plus en plus crédible en version jeune de Shatner-as-Kirk au point que sa voix ressemble à s’y méprendre à celle de son aîné et prédécesseur ; des images magnifiques mais pas gratuites (l’Enterprise se défend jusqu’au bout) ; des plot-twists (en français : surprises narratives) aussi efficaces que délectables, et surtout un esprit beaucoup plus fidèle à la série originelle - au point que la conclusion du film peut être ressentie par un vieux Trekkie de mon acabit comme le véritable commencement de ce reboot cinématographique. Celui-là, je le reverrai volontiers, sur grand écran, et je remercie vivement Simon Pegg et Doug Jun (pour le scénario) et Justin Lin (pour la réalisation).

*

J'en arrive au morceau de bravoure.

La veille de mon retour, je suis allé au cinéma avec l’aîné de mes fils. On essaie toujours de se faire un film ensemble quand je suis en France. Le plus souvent, c’est lui qui choisit, mais comme on a des goûts très similaires, je suis toujours d’accord. Cette fois-ci, il voulait aller voir « Denzel » dans The Magnificent 7. 

Bon, on prenait un risque, parce que tout de même, la version de John Sturges (1960) est un classique du western, si fidèle aux Sept Samouraïs (1954) que Kurosawa fit cadeau d’un sabre authentique au réalisateur américain en témoignage de reconnaissance. Et, mon fils comme moi, on a adoré les deux car on est depuis toujours des spectateurs de westerns. Des vrais. 

Alors, oser s’attaquer à pareil monument, c’était plus que risqué. Comment raconter cette histoire archi connue et reprise de manière plus ou moins avouée sous de nombreuses formes (parodie spatiale, production Disney ou série animée japonaise) ? 

Eh bien à mon humble avis, Antoine Fuqua n’a pas à rougir. Son Magnificent Seven n’a pas la grandeur du film de Kurosawa mais c’est un film solide qui soutient largement la comparaison avec le film de Sturges, pour tout un tas de bonnes raisons. Loin d’être une reprise du western précédent, le film de Fuqua en diffère sur des points très significatifs. En effet, la version des années 60 ressemble aujourd’hui terriblement à une intervention militaire américaine armée dans un pays "en développement", ce qui lui donne un sacré coup de vieux, malgré les personnages attachants et hauts en couleur incarnés par Steve McQueen, Charles Bronson, Robert Vaughn et James Coburn. 

Les scénaristes du nouveau film (Nic Pizzolato, créateur de True Detective ; Richard Wenk, scénariste de Equalizer et… Expendables 2) remettent l’histoire au goût du jour en la situant entièrement aux Etats-Unis. Ce faisant, ils rapprochent l'histoire de l’esprit qui régnait dans le film de Kurosawa. Car les mercenaires de ce film-ci sont des exclus à l’intérieur même de la société où ils évoluent (et non des étrangers comme chez Sturges). Quand ils portent secours à la petite ville de Rose Creek, ils ont tous la certitude de se lancer dans un baroud d’honneur qui leur coûtera la vie. Alors qu’un des protagonistes de Sturges faisait ça pour l’or (ou du moins le prétendait), aucun des personnages ici ne semble attendre de rétribution, mais tous se lancent dans l’aventure pour des raisons personnelles qui vont du désir de vengeance à celui de clore en beauté une vie dénuée de sens. 

Autre différence notable : les 7 reflètent la diversité du melting pot ; leur leader est un homme noir (note historique : il existait effectivement des Lawmen noirs à l’époque du film) et le groupe compte un guerrier Comanche, un lanceur de couteux d’origine asiatique et un desperado mexicain. (A noter que chaque personnage est incarné par un acteur de l'origine appropriée : Martin Sensmeier, interprète de Red Harvest (!), est un Native American ; Byung-hun Lee (Billy Rocks) est coréen ; Manuel Garcia-Rulfo (Vasquez) est mexicain, et Denzel W, faut-il le rappeler, fut Malcolm X). Cela peut paraître superficiel, mais ça ne l’est pas en une époque d'exigence de casting à Hollywood ; cela correspond à la diversité réelle de l'Ouest américain à l'époque, et c'est d'autant plus juste que le film est au fond une allégorie sur l’union de personnages antagonistes autour d’un objectif commun. De plus, ce ne sont pas seulement les Blancs qui survivent, à la fin…  

La masculinité envahissante du genre, loin d’être niée, est à la fois assumée et nuancée : car c’est une femme, Emma Cullen (Hayley Bennett), qui fait appel aux 7 en connaissance de cause pour faire face à la brutalité des agresseurs qui menacent sa ville. Emma cherche la justice, mais, parce qu’elle est veuve, elle veut bien « se contenter de la vengeance ». Elle participe au combat dans lequel elle entraîne le clan des 7, et si elle reste à l'arrière-plan, c'est elle qui raconte l'histoire, comme en atteste la voix off à la fin du film. When the legend becomes fact, print the legend. 

La ville de Rose Creek fait penser à celles des westerns "fantômatiques" de Clint Eastwood, High Plains Drifter et Pale Rider, mais ses habitants sont des gens comme les autres et ont beaucoup plus d'épaisseur que ceux du village mexicain de Sturges. La scène inaugurale, dans l'église, est à cet égard significative. L'église d'une ville-champignon est lieu de réunion communal, lieu d'enseignement et  lieu de culte. Elle symbolise à elle seule l'idée de communauté. Les personnages qu'on y découvre (le maire, le prêtre, Emma et son mari, un père et son petit garçon) reviendront tout au long du film comme autant d'âmes nécessaires à la survie de cette communauté. 

Enfin, l'adversaire des 7 n’est pas un gang de malfaiteurs (conduits par le génial Eli Wallach chez Sturges) mais les quelque Forty Guns de Bartholomew Bogue (Peter Skarsgaard), baron du capitalisme pressé de chasser les habitants pour faire extraire l’or du sous-sol par des mineurs traités comme des esclaves. 

S’agissant d’un western, genre qui resta longtemps désincarné sur le plan politique et social, on peut difficilement être plus clair dans l'engagement. 

***

Quand on met de côté les gunfights et les péripéties liées au genre, ce qui reste d’un western tient souvent (pas toujours, mais souvent) à deux grands éléments : les personnages et la thématique morale. Dans cette perspective, à mon panthéon personnel, Rio Bravo (sur l'amitié)The Man who Shot Liberty Valance (sur la vérité) et surtout The Professionals (sur la fidélité aux idées) occupent une place de choix. 



Sur le thème "un groupe de misfits est chargé d'une mission suicide", j’ai toujours trouvé le film de Richard Brooks très supérieur à celui de Sturges par la finesse avec laquelle il décrit ses personnages. Marvin, Lancaster, Cardinale et Palance y sont magistraux, mais les figures secondaires (Chiquita la Guerillera, en particulier) restent longtemps en mémoire. 

Dans le film de Sturges, en revanche, Yul Brynner fait du Yul Brynner, Horst Bucholz est difficilement crédible et Brad Dexter n'a rien à faire, tandis que Bronson, Coburn et Vaughn marquent durablement et, comme toujours, Steve McQueen crève l’écran. Mais en dehors du personnage de Vaughn, aucun d’eux n’a un passé. Et cette dimension leur manque cruellement.

Dans le film de Fuqua, chacun des personnages est porteur de « casseroles » qui, même lorsqu’elles sont évoquées en une phrase, leur donnent une épaisseur appréciable. Et ce sont ces casseroles qui rendent plausible leur engagement suicidaire. Leur présence n'en est que plus vive, et leurs rôles plus équilibrés. Comme Chisholm (Denzel Washington) tous les personnages partagent des points communs : la solitude, l’inadéquation, l’exclusion. S’ils deviennent les défenseurs de cette petite ville, ce n’est pas par héroïsme, mais par désir, pour une fois, de ne plus être seuls - pour une bien meilleure cause que le simple braquage d’une banque. En cela, ils me semblent beaucoup plus proches des personnages désabusés et vieillissants de The Professionals que des figures en deux dimensions du film de Sturges. 

Tout cela sufirait à faire de ces Magnificent 7 Professionals (!) un bon western, mais il y a plus : c’est le plaisir avec lequel scénaristes et réalisateurs enrichissent les personnages et le récit par des allusions claires à des films mémorables.

Le duo formé par Billy Rocks (Lee) et Robicheaux (Ethan Hawke) évoque irrésistiblement Butch Cassidy and The Sundance Kid. Le dialogue décalé ajoute à leur relation une dimension passée sous silence pendant tout le film, comme elle devait l’être dans la réalité à l’époque, mais parfaitement claire dans les instants finaux.







Robicheaux, vétéran de la Guerre de Sécession frappé de syndrome post-traumatique, évoque aussi le personnage de Doc Holliday, rendu fameux par le célèbre Réglement de compte à OK Corral et incarné par Kirk Douglas dans le film du même nom.
Quant aux derniers mots de Billy Rocks, ils font penser à la plainte qu'adresse Dutch (Ernest Borgnine) à Pike Bishop (William Holden) à la fin de The Wild Bunch de Sam Peckinpah. 


Jack Horne (Vincent d’Onofrio), trappeur retourné à l’état sauvage, pourrait être Jeremiah Johnson avec quinze ans (et trente kilos) de plus.


Red Harvest, le guerrier séparé des siens, est le frère symbolique de Jake (Woody Strode) le métis de The Professionals.  


 



Aux antipodes de l’héroïne éthérée (et pacifiste) de High Noon (autre film où des tueurs envahissent une petite ville), Emma Cullen, la jeune veuve incarnée par Haley Bennett, est une cousine de Mattie Ross (Hailee Steinfeld), l'héroïne de True Grit







Dans le rôle de Josh Faraday, Chris Pratt est excellent, d’autant qu’il ne cherche jamais à singer Steve McQueen. Les scénaristes lui font cependant raconter plusieurs fois la blague que fait McQueen au début du film de Sturges et, quand on fait bien attention, dans certains plans du combat final, on aperçoit une carabine à canon scié... Enfin, dans un développement que je ne révèlerai pas, scénario et mise en scène rendent un hommage clair à McQueen en citant un de ses films, méconnu mais très marquant : Hell is for Heroes de Don Siegel. 






Last but not least, l’ombre de Il était une fois dans l’Ouest plane au-dessus de la confrontation finale dans les ruines de l’église entre Chisholm (Denzel W.) et  Bogue (Peter Skarsgaard).






Si l’on ajoute qu’au dernier plan, le film s’incline avec respect – visuellement et musicalement – devant Kurosawa et Sturges, on aura (presque) tout dit : The Magnificent 7 est un bon film parce qu’il connaît bien les westerns et leurs spectateurs. Les vrais.