dimanche 14 août 2016

Que faire des secrets ?

- Tous ces secrets qu’on nous confie, c’est pas lourd, à la fin ?

- Ça ne peut pas être plus lourd pour toi que pour celles qui te les racontent... Ce sont leurs secrets, pas les nôtres. Tu apprendras à les entendre comme des histoires, pas comme des réalités tangibles.

- Comment ça, « des histoires » ?

- Tu n’as aucun moyen de vérifier qu’un secret est réel. Si c’est secret, c’est que personne ne le sait, par définition. Donc, ça peut être vrai ou non. Et ça n’a pas d’importance. Ce qui importe, c’est l’émotion qui accompagne le secret. Pas l’anecdote. De sorte qu’il n’est même pas nécessaire de s’en souvenir toute sa vie ! Pour ma part, j’oublie très vite presque tous les secrets...

- Mais si vous les oubliez... comment pouvez-vous les utiliser ensuite ?


- Ah, mais tu n’as pas le droit de les utiliser, sous aucun prétexte ! Ni contre, ni pour, la personne qui te le révèle ! Tu es une soignante, pas un banquier chez qui on fait un dépôt et qui capitalise des intérêts ! Un secret, c’est un symbole, pas un instrument. Si tu t’en sers, tu t’exposes à te faire manipuler. Mettons que Madame Smith te révèle qu’une autre de tes patientes, Madame Jones, est la maîtresse de son mari. Est-ce seulement pour vider son sac, ou bien est-ce destiné à ternir l’image que tu as de Madame Jones, voire à se servir de toi pour la punir ? Tu n’en sais rien. Dans un cas comme dans l’autre, la prochaine fois que tu la verras, tu ne vas pas interpeller Madame Jones pour lui demander si elle est vraiment la maîtresse de Monsieur Smith. Il en va de même si Madame Jones en personne te confie qu’elle est la maîtresse de Monsieur Smith. Elle ne te demande pas d’utiliser son secret, elle te demande de l’entendre. Le secret qu’on te confie ne t’appartient pas et – pas plus que ton statut de médecin, d’ailleurs – il ne te confère aucun droit, aucun pouvoir, aucune autorité morale sur la personne qui te l’a livré. L’utiliser, ou même simplement le mentionner devant elle – « Je sais ce que vous avez fait... », c’est un abus de savoir – donc, un abus de pouvoir... Et le moyen le plus simple de ne pas abuser de ce savoir, c’est d’oublier... Tu vois, beaucoup de femmes nous livrent leur secret au moment où elles sont le plus fragiles, mais tu verras qu’elles ne tiennent pas du tout à ce qu’on s’en souvienne par la suite. Elles sont très reconnaissantes qu’on oublie leur secret après qu’elles nous l’ont confié. Elles ont surtout besoin qu’on l’entende dans l’instant. Lorsqu’une femme te confie qu’elle a trompé son mari, ce n’est pas pour être absoute  – tu n’es ni grande prêtresse ni directrice de conscience - mais ça peut être pour que tu entrevoies pourquoi elle ne veut pas de la grossesse qu’elle va interrompre. Elle a peut-être simplement besoin de lire dans tes yeux qu’elle n’est pas juste « monstrueuse » d’interrompre sa grossesse, qu’elle est humaine. Ce qu’elle te révèle, tu n’as pas besoin de le garder en tête, et encore moins de l’inscrire sur la liste de ses "péchés" puisque, encore une fois, tu n’es pas là pour les comptabiliser. Alors, tu n’as pas besoin de te rappeler le secret. Tu as juste besoin de te souvenir qu’un jour, cette femme t’a confié un secret qui la faisait souffrir.

Le Choeur des femmes, POL, 2009, pp. 507-508

mercredi 10 août 2016

Les livres sont des porte-voix




Je viens de terminer un livre. Celui dont la couverture est reproduite ci-contre.
C'est un essai.

Ce texte sur lequel j'ai travaillé pendant plusieurs mois a été lu, annoté, commenté, critiqué par les éditeurs, le conseil juridique, les correctrices ;  j'ai apporté des précisions, des corrections, des ajouts, opéré des modifications (lorsque j'étais imprécis ou pas clair) ou des coupures (lorsque je ne pouvais pas étayer ce que j'affirmais). J'ai vérifié des références, ajouté des notes de bas de page. Bref, après l'avoir écrit seul, je l'ai relu et complété avec plusieurs personnes.
Le texte final est la résultante de ce travail collectif.

Ces dernières semaines, le texte a été mis en page, et j'ai relu deux séries d'épreuves (une mise en page du livre) en PDF, puis un "BAT" (bon-à-tirer) ; j'ai corrigé des erreurs et apporté des modifications - je n'étais pas seul, bien sûr à le faire. Deux ou trois autres personnes ont tout relu, mot par mot. Cette semaine, le fichier est désormais "finalisé" - si tant est que pareille chose soit possible. Il va partir à l'imprimerie. En principe, il arrivera en librairie début octobre.

Ce livre est un essai qui puise à trois sortes de sources :

- mon expérience personnelle, d'étudiant en médecine, de praticien, de parent, de patient et proche de patients ;

- des témoignages recueillis au cours de mon exercice, mais aussi via les nombreux courriels que j'ai reçus depuis 2001-2003, années de la publication de mon Contraceptions mode d'emploi, de ma chronique radio sur France Inter, et de la création d'un site consacré à la santé et aux droits des patients ;

- des articles de journaux, livres, résultats d'enquêtes, documents, émissions de radio.

Ce livre est un pamphlet. (Mais vous l'aviez deviné en lisant le titre et le commentaire de dos de couverture.) C'est un livre engagé, comme je brûlais d'en écrire à l'époque où j'étais étudiant et lisais Médecine Générale de Jean Carpentier, La consultation de Norbert Bensaïd ou Notre corps, nous mêmes, du collectif des femmes de Boston.


A l'époque, bien sûr, je n'avais pas les outils (les connaissances, la liberté d'accéder aux informations que permet aujourd'hui le web) qui me permettaient d'écrire ce genre de bouquin.
Ni, bien entendu, l'expérience et le recul nécessaires.

Mais bon, là, c'est fait, j'ai écrit un des bouquins qui me trottent dans la tête depuis très longtemps.
Et je le dois à une éditrice, Muriel Hees, qui m'a contacté et proposé de le faire. Car j'avais un peu abandonné l'idée. Je me disais : "A quoi bon ? Je répète toujours la même chose. Tous ces trucs-là, tout le monde les connaît, tout le monde en a conscience. A quoi bon en remettre une couche ?"
Et j'ai entendu une voix me dire : "Vous savez, mais ça n'a encore jamais été écrit. Pas comme ça. Et en ce moment, il n'y a pas tant de gens que ça qui pourraient le faire."
Et nous voilà.

Le livre va paraître. Il aura ou non un écho, tout ça ne dépend pas de moi mais d'un faisceau de circonstances imprévisibles. (1) En tout cas, il existera.

En dehors même de son caractère militant, l'écriture de ce livre-ci a été très particulière : je n'ai pas cessé, tout au long de l'écriture, de recueillir dans les journaux, dans la presse, au jour le jour, des informations qui venaient compléter et parfois illustrer de manière plutôt sombre ce que j'y écrivais. Aujourd'hui même (10 août 2016), alors que le texte est définitif (sauf dans le cas d'une deuxième édition augmentée, ce qui est encore plus aléatoire), je lis dans la presse deux informations que j'aurais pu y inclure.

La première concerne l'Examen National Classant, le "nouvel internat" imposé à tous les étudiants en médecine depuis quelques années. L'article concerne les étudiants d'Amiens, faculté classée "dernière" à l'ECN. Cet article, qui donne la parole aux étudiants, montre très bien le mépris avec lequel on les traite, mépris que certains enseignants de leur faculté (comme dans beaucoup d'autres facultés françaises) manifestent aussi à l'égard de la médecine générale.

(Ici, une éclairante analyse de Maxime Gignon, professeur de santé publique à Amiens, pour montrer que "être la dernière fac à l'ECN", ça ne veut strictement rien dire...)

La seconde information concerne la prescription à 10 000 femmes enceintesentre 2007 et 2014 d'un médicament (la Dépakine) toxique pour le foetus. Cette toxicité est subodorée les années 80 et les revues médicales en parlent depuis au moins 10 ans (2006). Voici ce qu'en écrit La revue Prescrire qui avait déjà averti ses lecteurs (médecins et pharmaciens) en 2009 !!!

La lecture de ces deux articles m'a conduit à réfléchir aux livres que j'écris, et aux motifs qui me font les écrire.

***

Je ne peux parler que pour moi-même, mais si j'écris des livres, c'est d'abord parce que j'aime lire.

J'écris les livres que j'aimerais lire. Sur des sujets qui me touchent. Dans une certaine mesure, je vois ça comme les conteurs qui reprennent des histoires qu'ils ont entendues et en font une version nouvelle ; ou les metteurs en scène qui montent "leur" Molière ou "leur" Shakespeare. On raconte toujours des histoires qui nous tiennent à coeur, et on les raconte comme on a envie de les entendre et de les donner à entendre.

J'écris aussi parce que j'aime apprendre - et transmettre ce que j'ai appris, ce que j'ai cru comprendre. J'ai la conviction (ou l'illusion) que le savoir accentue notre liberté (ou réduit notre asservissement), et j'aime penser que, via le savoir, la liberté se partage.

Donner à lire, partager le savoir, c'est le résultat espéré ;  je ne le maîtrise pas : il dépend de la vie du livre après que je l'ai écrit. Après qu'il a quitté mes mains.

En revanche, que j'écrive un essai ou un roman, j'ai le sentiment que le moteur de l'écriture est toujours le même : exprimer une émotion, des convictions, une révolte, une aspiration, un espoir. Je n'ai pas d'ambition "artistique" à proprement parler : je ne vise pas à écrire une "oeuvre", à "révolutionner le langage" ou à "bouleverser la littérature". Je me suis toujours demandé ce que ces expressions signifiaient, d'ailleurs. Est-ce qu'elles ont un sens pour un livre qui vient de paraître ? Comment peut-on dire qu'un livre change (mettons) la manière de raconter sans savoir quels autres livres ont été écrits après lui, et quelles manières de raconter antérieures il a rendues obsolètes ?

Plus prosaïquement, j'ai le désir que mes livres touchent aujourd'hui celles et ceux qui les lisent, que ça provoque des émotions et une réflexion en écho à ce qui me les a fait écrire. Que ça change (ne serait-ce qu'un tout petit peu) leur perspective, leur regard sur le monde, leurs perceptions. Et que ce soit "interactif" : autrement dit, que les lecteurs m'en parlent. C'est pour ça que, dès que ça a été possible, j'ai mis mon adresse courriel dans mes livres.

***

Encore une fois, l'accueil d'un livre et son écho public sont imprévisibles. Mais j'ai le sentiment que le genre compte beaucoup dans la durée de cet impact. Et qu'un roman a plus de chances de "rester" - ou d'être lu au-delà de sa vie en librairie.

En dehors de textes religieux comme la Bible (qu'on peut considérer comme une oeuvre de fiction et de propagande politique, étant donné l'histoire de sa composition), l'immense majorité des textes qui "restent" sont des romans ou des pièces de théâtre, pas des pamphlets ou des livres d'histoire. Les textes ancrés dans la réalité immédiate se démodent très vite, parce que la réalité bouge tout le temps, alors que la fiction - qui parle essentiellement à nos sentiments - reste suspendue et, parfois, se patine avec le temps.

Tous les romans ne "restent" pas, même ceux qui ont eu beaucoup de succès ou été "couronnés" au moment de leur parution (consultez la liste des prix Goncourt, pour vous en convaincre). D'autres, écrits en trois mois en 1946 et mésestimés au moment de leur sortie, sont vingt ans plus tard tirés à 50 000 exemplaires par an en poche et font figure de classiques au bout de 70 ans (c'est à dire, aujourd'hui). Quand ils restent, c'est sans doute parce que quelque chose (l'histoire, la "patte", encore une fois) continue à parler aux nouveaux lecteurs qui les ouvrent... et les lisent jusqu'au bout. Suivez mon regard.

A travers des personnages et leur histoire, les romans emportent les lecteurs dans un monde fabriqué et inconnu du lecteur. Avec le temps, ces personnages et les péripéties deviennent parfois des archétypes. Comme les personnages de l'Odyssée, Colin et Chloé sont des personnages légendaires. Mais ils ont été couchés sur le papier tout de suite, tandis que Pénélope et Ulysse ont d'abord été des personnages transmis par la tradition orale.

Les essais, eux, (qu'ils parlent d'un livre, d'un film, d'un pays, d'une situation, d'une idée) scrutent un monde existant pour en montrer des facettes méconnues ou cachées. Quand ces livres-là ont le bonheur de résister au temps, c'est peut-être parce que la manière dont ils sont écrits continue à nous parler, même si le monde qu'ils décrivent a disparu ou beaucoup changé.
Parce qu'ils parlent d'une réalité fluctuante, ils sont plus souvent éphémères que les romans, il me semble. Certains restent parce qu'ils acquièrent une valeur historique. Mais beaucoup sont vite dépassés : la réalité est plus intéressante à regarder au jour le jour que par le prisme du livre qui en parlait hier.

Et il en va tout particulièrement, je crois, des livres de "dénonciation", qui révèlent une réalité mal connue. Ils courent toujours le risque d'être démodés avant même d'avoir été lus. C'est le cas du livre que je viens de terminer : il ne pourra jamais être "complet" ou "définitif". Une lutte comme celle-là, ça n'est jamais fini.

C'est un risque ; ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas le prendre.

Je me souviens qu'adolescent, j'avais été fasciné par le "Speaker's Corner", ce lieu de Hyde Park, à Londres, où n'importe qui peut s'exprimer publiquement sur n'importe quel sujet. Avec ou sans porte-voix.

Et je me rends compte que (encore une fois, je ne parle que pour moi) les livres, en un sens, sont des porte-voix. D'abord pour celui ou celle qui écrit, et qui se met en valeur en affichant ses textes, tout comme le chanteur ou l'acteur se mettent en valeur sur scène, le peintre ou le sculpteur dans une exposition, l'athlète au cours d'une compétition.

Quand on a, comme c'est mon cas, la chance de pouvoir publier ce qu'on écrit (ou qu'on est invité à écrire), il me semble qu'on doit se servir de ce porte-voix qu'est le livre pour faire entendre d'autres voix que la sienne.

Dans le meilleur des cas, le son sera entendu par beaucoup et portera loin. Dans le cas contraire, on peut espérer que ceux qui prendront la peine de l'entendre trouveront le message suffisamment important pour le transmettre à leur tour, à leur manière.

MZ/MW

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(1) Contraceptions mode d'emploi est sorti en septembre 2001. Tous les livres qui ont été publiés à ce moment-là ont été (on le conçoit) plutôt passés sous silence par les médias. Le mien était un manuel pratique qui ne s'est pas trop vite démodé, alors il a trouvé son public. Mais les autres n'ont pas tous eu cette chance. Autant dire que la destinée d'un livre est plus qu'aléatoire.

dimanche 24 juillet 2016

Le Don

J'avais écrit le texte qui suit pour le recueil "Je te donne" publié ces dernières semaines par Librio. Comme l'éditrice préférait un texte de fiction, j'en ai écrit un autre, qui a rejoint ceux d'Agnès Ledig et Baptiste Beaulieu dans le volume. Voici donc le texte inédit. 

***
En souvenir des camarades 

La première fois que j’ai donné du sang, c’était en fac de médecine, à Tours, au milieu des années soixante-dix. Je venais d’avoir vingt ans. Deux ou trois fois par an, le centre de transfusion sanguine du CHU installait un poste de prélèvements juste à côté de la cafétéria des étudiants. A travers les cloisons vitrées, on pouvait voir l’équipe du CTS ouvrir les cloisons mobiles d’une salle de travaux dirigés et s’installer avec le matériel, les chaises longues, les tables couvertes de sandwichs.

Si je me souviens bien, la première fois, on y est allés à trois ou quatre : Frédérique, Jean-Pierre, Serge – mes camarades de fac les plus proches – et moi. On s’était probablement retrouvés là entre deux cours pour boire un café, un thé ou un chocolat, mais en voyant les infirmières penchées sur les premiers donneurs et donneuses allongées, on s’était dit qu’il était plus urgent d’aller donner du sang. Ça allait de soi. 

Et c’était l’occasion : on pense plus facilement à faire une chose exceptionnelle quand elle se présente à nos yeux. Fred, qui n’avait jamais peur de héler les autres a lancé à la cantonade : « Hé, les carabins, venez donner votre sang au lieu de rester avachis ! » Je ne me rappelle pas si ça a eu beaucoup d’effet, mais bon, elle a bien fait. On a toujours raison d’interpeller les assis. C’est seulement à ces moments-là que certains se rendent compte qu’ils sont assis, et ça les incite à se lever.

Les années suivantes, et surtout pendant les stages, c’était plus difficile de se retrouver : on n’avait pas tous les mêmes horaires, le même rythme. Parfois, quand je me sentais étouffer dans un de mes stages, j’allais prendre l’air à la bibliothèque. En passant devant la cafétéria, si je voyais l’équipe du CTS, j’entrais. J’enlevais ma blouse, je m’installais sur une chaise longue, je relevais ma manche et allons-y. À l’époque, les questions qu’on nous posait étaient peu nombreuses – si on était en bonne santé, si on prenait des médicaments. Le sida n’existait pas encore, l’hépatite B était peu fréquente, on se préoccupait plus du confort des donneurs que de la transmission éventuelle de germes. Et on ne posait pas de question sur notre sexualité. L’infirmière ou l’interne me prenait la tension, elle était toujours basse et j'étais maigre comme une asperge, alors je l’entendais s’inquiéter : « Tu es sûr que ça ira ? Tu ne te lèveras pas trop vite, hein ? »

Ça me faisait sourire : je ne savais pas ce qu’était de tomber dans les pommes, je n’avais pas peur des piqûres, je n’avais pas peur du sang. Je les rassurais : tout irait bien.
Et tout allait bien, effectivement. Les infirmières étaient plus qu’expertes, j’ai toujours eu de bonnes veines et, si ce n’était une douleur fugace (on n’avait pas de crème anesthésique, à l’époque), je n’aurais pas su qu’on me piquait, tant c’était rapide. Quand les infirmières formaient une stagiaire, elles me demandaient si je l’autorisais à me piquer (« Tu as de très belles veines. ») ; j’acceptais volontiers. Ça ne me déplaisait pas, du haut de mes vingt-deux ou vingt-trois ans, d’avoir l’air héroïque.

Je me souviens avoir un jour demandé à l’infirmière qui me prélevait si le CTS passait dans les autres facultés – en Lettres, en Droit, aux Beaux-Arts. Elle m’avait répondu que oui, mais que, paradoxalement, les étudiants en médecine étaient ceux qui donnaient le moins souvent leur sang. Je me suis gratté la tête. Je ne comprenais pas. Cette année-là, au début du cours de l’après-midi, avant que le prof n’arrive, je suis monté sur l’estrade, j’ai pris le micro et j’ai dit quelque chose du genre : « Vous ne le savez peut-être pas, mais le CTS est installé à côté de la cafétéria, ils sont là jusqu’à six heures, allez donner votre sang. » Un petit nombre d’étudiants ont hoché la tête. Certains ont grommelé. La plupart n’ont rien dit ou seulement haussé les épaules. Je ne sais pas combien ont décidé d’aller donner leur sang une fois le cours terminé. J’ai eu le sentiment que mon message les avait pour la plupart laissés indifférents.

Je me suis longtemps demandé pourquoi les étudiants en médecine donnaient moins souvent leur sang que les autres. Et longtemps, ma colère contre les études de médecine – et, par extension, envers bon nombre de mes camarades – m’a soufflé des explications plus extrêmes (et fausses) les unes que les autres, parmi lesquelles celle-ci : "Beaucoup d’étudiants en médecine français viennent de milieux privilégiés ; leur conception du partage est, pour le moins, étriquée. Une mentalité de possédant est incompatible avec la générosité. Pour être généreux, il ne suffit pas d’avoir plus que les autres, il faut aussi être « bon »." 
Par conséquent, en concluais-je de manière très vaniteuse, si beaucoup de médecins sont incapables de faire un geste de générosité aussi simple et facile que celui de donner leur sang, c’est qu’ils ne sont pas « bons ». Moi, qui donnais mon sang, je l’étais tellement plus 

Rapide. Très rapide. Très schématique. Aussi sommaire que les jugements entendus de la bouche de certains de mes camarades, ou de mes maîtres, au sujet de patients qui ne leur revenaient pas. Je n’étais pas plus empathique ou compréhensif à leur égard qu’ils ne l’étaient eux-mêmes. J’avais des préjugés. Et les préjugés obscurcissent la raison.

*

Aujourd'hui encore, je ne sais pas pourquoi les étudiants auraient donné leur sang moins que les autres. Que je sache, il n'y a pas eu d'enquête à ce sujet. Je n'avais, au fond, que le sentiment des infirmières de l'époque. Etait-il fondé ou s'agissait-il seulement d'un "biais de perception", comme on dit aujourd'hui ? Je n'en sais rien.

Mais depuis cette époque, j’ai grandi et relativisé mes préjugés.
Et j’ai lu, aussi. Beaucoup. Depuis début 2009, je n’exerce plus la médecine et je lis encore plus ; et, parce que je vis désormais au Québec, province intellectuellement plus proche de la pensée anglo-saxonne que de la pensée française, je me suis beaucoup intéressé à l’éthique clinique et, par extension, à l’empathie et à l’altruisme.

Ici, une petite parenthèse pour préciser ce que j’entends par empathie et altruisme. 

L’empathie est d’ordre émotionnel : c’est l’aptitude à ressentir ce que l’autre ressent (ou, du moins, à le deviner) – autrement dit : à se mettre à sa place, émotionnellement parlant. Notez qu’on peut éprouver de l’empathie en lisant un livre ou devant les personnages d’un film – et donc, sans que quiconque soit là pour le voir. L’empathie n’est pas quelque chose qui a besoin de la présence de l’autre.

L’altruisme, lui, est d’ordre comportemental : il consiste à faire pour un autre un geste qui ne nous rapporte rien directement, et qui nous coûte au moins un peu. Au minimum, donner une pièce à un sans abri. Au pire, se jeter à l’eau au risque de sa vie pour secourir quelqu’un qui se noie.

Empathie et altruisme sont évidemment liés, mais pas consciemment. D’ailleurs, ils ne sont pas toujours conscients, ni l’un ni l’autre. Mais ils font partie de notre « nature humaine ».

Car, bien avant d’être des questions de morale, empathie et altruisme sont des données biologiques. C’est parce que nous sommes spontanément doués d’empathie et que nous avons des pulsions altruistes que nous avons plus tard énoncé des règles morales, et non l’inverse. Vous l’ignoriez ? Ne vous sentez pas coupable : il y a quelques années, je l’ignorais aussi. Et si j’en parle aujourd’hui, ce n’est pas pour faire la leçon à quiconque, mais pour partager mon émerveillement, ma perplexité et mes interrogations.



Il est nécessaire d’abord de rappeler quelques notions de base : l’être humain, comme toutes les espèces vivantes (végétales, animales et entre les deux) est le produit de l’évolution naturelle. Issus de lignées d’hominidés cousines des grands primates (gorilles, orangs-outans, bonobos, chimpanzés), les humains partagent avec ces derniers 95% de leurs gènes. Et, comme les grands primates, ces gènes ont été hérités de lignées animales bien antérieures, pour beaucoup depuis longtemps disparues.

À partir de notre conception, nous ne nous développons pas « au hasard », que ce soit dans notre corps ou nos comportements. L’évolution concerne le corps entier, le cerveau comme le reste. De même que nos gènes contiennent de quoi nous faire pousser entre autres deux yeux, deux bras et deux jambes, un certain nombre de phénomènes intérieurs, invisibles, mais que nous ressentons clairement, font partie de notre bagage génétique. Si nous avons soif ou faim, si nous éprouvons du chagrin ou du désir, de la peur ou de la colère, si nous aimons le sucré et le gras et sommes révulsés par l’odeur des excréments, si nous avons peur de l’altitude et des araignées c’est parce que nos cerveaux sont programmés pour ça. Et on le voit dès le premier jour : les mouvements des lèvres que fait le nouveau-né pour chercher le sein de la mère (ce que les médecins nomment « le réflexe de fouissement ») et l'action de téter sont des actes spontanés, instinctifs. Personne ne les lui a appris. Les montées de lait de la femme qui entend son nourrisson pleurer sont aussi des réflexes. Et le fait que l'ouïe des hommes se modifie quand ils deviennent pères, ce qui les rend plus sensibles aux cris des nourrissons, c'est également inconscient et involontaire. Nos cerveaux n'en finissent pas de se transformer parce qu'ils en ont les aptitudes dès la naissance.

Ces sensations, émotions et comportements primaires, nécessaires à la survie, sont le fruit de centaines de milliers d’années d’évolution. Les premiers de nos ancêtres qui les ont eux (par mutation aléatoire) ont survécu mieux que leurs congénères qui ne les avaient pas, et ont transmis ces capacités aux générations suivantes.
Et nous voilà, ce soir.

De même que le chagrin, la faim ou la soif, l’empathie est innée : quand on observe des nourrissons dans une crèche, on voit très vite certains d’entre eux se déplacer (en marchant ou à quatre pattes) pour aller consoler un plus petit qu’eux qui pleure en lui caressant la joue ou lui donner le jouet qu’il a laissé échapper. Mais elle est d’intensité variable d’un individu à un autre : dans les crèches, on voit aussi certains nourrissons rester insensibles aux cris des plus petits – ou encore les pincer ou leur prendre le jouet qu’ils ont dans les mains sans la moindre émotion apparente. Tout le monde n’a pas la même empathie, et ça se voit dès le plus jeune âge.

L’altruisme aussi est un comportement inné, et la forme la plus commune est le soin qu’un parent (ou un frère, une sœur plus âgés) donne à un tout-petit. C’est facile à comprendre : nous sommes toutes et tous issus d’individus qui, au fil des millénaires, parce qu’ils avaient été le plus souvent protégés et nourris par leurs parents, ont pu se reproduire à leur tour – et ont transmis ce souci de soigner les petits aux générations suivantes. Les chimpanzés se « grooment » - ils s’épouillent, ils se soignent mutuellement et ce comportement les apaise. Il en va de même quand une mère coiffe les longs cheveux de sa fille.

Si la capacité à l’empathie semble propre à chaque individu, les pulsions altruistes sont, apparemment, d’autant plus fortes qu’elles s’adressent à un individu génétiquement proche de nous – c’est ce souci qui amène des parents sacrifier leur propre confort ou leur sécurité pour assurer ceux de leurs enfants ou d’un autre membre de leur famille. On se jette à l’eau plus facilement pour sa fille ou sa nièce que pour un étranger.

Mais ce qui est étrange, et qui a intrigué pendant longtemps les scientifiques, c’est que souci de l’autre et altruisme ne se limite pas du tout à nos descendants ou aux personnes qui nous sont génétiquement liés. Et cette extension du souci et de la générosité n’est pas du tout spécifique de l’être humain. Dans ses livres, le primatologue Frans de Waal (je vous recommande en particulier L’âge de l’empathie, chez Actes Sud) fait état de centaines d’observations de comportements altruistes non seulement de la part des primates et des mammifères, mais aussi d’animaux d’autres lignées.
Comme tous ces animaux, les humains s’occupent de leur compagnon ou de leur compagne, ils adoptent, soignent, nourrissent et élèvent des petits qui ne sont pas les leurs. C’est heureux, car les petits d’humains mettent longtemps à devenir autonomes, et par le passé, en Europe même, beaucoup de mères mouraient en couches ou, comme le rappelle Sarah Blaffer Hrdy dans Les instincts maternels (Payot) et, comme en témoignent d’innombrables récits et légendes, d’Œdipe à Mowgli en passant par Romulus, Rémus et le Petit Poucet beaucoup d’enfants étaient abandonnés. Ils survivaient seulement s’ils étaient adoptés.
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L’aptitude à l’altruisme peut être immense et conduire certaines personnes à contribuer toute leur vie à des causes humanitaires – parfois, au risque de leur santé et de leur vie. À l’inverse, certains individus ne donneront rien à personne, pas même à leurs proches.

Il faut en effet rappeler que si la capacité à l’empathie semble une caractéristique relativement fixe chez une même personne, l’altruisme est de son côté limité par le désir de se préserver soi-même. Pour des raisons biologiques, là encore : si nous nous écartons de l’homme vêtu de vêtements maculés et au visage mangé de barbe qui nous tend un gobelet dans la rue, ce n’est pas seulement par préjugé de classe, mais aussi parce que nos réglages intérieurs, inconscients, nous disent qu’un individu sale, en mauvaise santé et dont le visage et les expressions sont difficiles à lire est potentiellement dangereux pour nous. C’est irrationnel, mais ce n’est pas seulement un comportement induit par l’éducation : nos ancêtres ont survécu parce que, dans une certaine mesure, ils se méfiaient des étrangers comme d’autant de prédateurs potentiels. Ils avaient parfois tort, mais ils avaient parfois raison. Ne pas se méfier d’un danger ça ne donne aucune chance de rectifier son erreur si ce danger est réel. Tandis qu’avoir un premier mouvement de recul face à une personne ou une situation inoffensive, ça ne vous empêche pas de réviser votre jugement après avoir constaté que le danger était inexistant.

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Les comportements altruistes sont-ils jamais « purs » et totalement désintéressés ?
Probablement pas : comme je le disais plus haut, les comportements altruistes servent en priorité à protéger en priorité la lignée génétique : on sauvera plus volontiers sa fille ou son neveu que l’enfant d’un étranger. Mais ils servent aussi, inconsciemment, à se mettre en valeur aux yeux des autres. Car avec la nécessité de survivre, l’autre pulsion fondamentale de tout être vivant est de se reproduire et, pour cela, de montrer ses qualités aux yeux de partenaires potentiels et d’attirer les faveurs de ceux qui pourraient partager leurs ressources avec nous – ce qui nous permettra d’assurer la survie de nos enfants.

Réfléchissez à ce qui rend les autres « admirables » à vos yeux : leur aspect ou leurs qualités intellectuelles, leurs aptitudes artistiques ou physiques, mais aussi leur humour ou leur engagement pour les autres. Aux yeux de nombreuses personnes, la générosité et le souci de l’autre sont des traits au moins aussi « séduisants » qu’un corps plaisant à regarder. Et l’actrice ou l’acteur admirés pour la qualité de leurs interprétations le sont encore plus quand ils militent ouvertement pour une cause généreuse. Si l’on découvre qu’ils mentent, volent ou abusent les membres de leur famille, leur cote chute en flèche. Le statut moral d’une personne scrutée par les médias contribue fortement à son image.

Et, de manière assez logique, ce que nous considérons comme admirable chez les autres, nous voulons que les autres le voient en nous. Être altruiste et généreux, c’est souvent se mettre en valeur aux yeux de qui peut le voir.

L’entreprise qui sert de mécène à un artiste, le milliardaire qui donne de l’argent à une fondation humanitaire semblent se comporter de manière altruiste, mais ils le font sans que ça leur coûte véritablement (c’est déductible d’impôt, et dans le but d’améliorer leur réputation – sinon, l’exposition ne porterait pas leur sigle, la fondation leur nom. Et, dans le même ordre d’idée, la vedette ou l’homme politique qui passent une soirée à donner un coup de main dans une soupe populaire le font essentiellement parce que les bénéfices en termes d’images et de couverture de presse sont inestimables. S’ils voulaient vraiment être altruistes, ils iraient le faire incognito.

*

Donner son sang est indubitablement un geste altruiste.

Je sais parfaitement qu’il existe, dans la population, un certain nombre de donneurs réguliers, qui chaque année, régulièrement, donnent ou ont donné du sang, mais aussi des plaquettes ou du plasma – ce qui exige une disponibilité encore plus grande. Mais ces donneurs ne fournissent qu’une fraction des dons de sang nécessaires et ils sont une minorité.

J’imagine également que bon nombre d’entre nous ont donné (ou donneront) du sang une, deux ou trois fois dans leur vie, parce qu’un membre de leur famille en aura eu besoin en urgence, parce qu’ils y auront été incités par l’appel d’un ami ou un message à la télévision, ou encore parce qu’ils seront passés, un midi, devant un camion du CTS installé entre leur lieu de travail et le lieu habituel de leur pause-déjeuner.

Je n’ai pas de mal à imaginer que les happy few dont les ressources et la liberté sont immenses ne donnent pas leur sang parce qu’ils considèrent que donner de l’argent aux causes qu’ils choisissent dispense d’avoir à le faire. Il est vrai que pour donner son sang il faut ôter ses boutons de manchette, relever sa manche et accepter d’avoir une petite cicatrice moche sur sa jolie peau.

Je suis tout à fait révolté, je dois le dire, par le prétendu « élargissement » récent des conditions du don de sang par les personnes homosexuelles. Assujettir le don à l’abstinence complète pendant un an est pour commencer discriminatoire et insultant : ce n’est pas l’orientation sexuelle qui accentue le risque, c’est le comportement. Et si une personnne homosexuelle, au moment de donner son sang, déclare qu’elle n’a pas de comportement à risque, il n’y a pas de raison de douter de sa parole. De plus, une restriction pareille est complètement idiote. Elle équivaut à dire : « Vous pourrez donner votre sang uniquement si vous acceptez de mettre votre vie en suspens pendant un an. » Ces conditions font que donner du sang n’est plus de l’altruisme, mais un sacrifice imposé. Personne ne devrait s’y soumettre.

Je n’en voudrai certainement pas aux démunis de ne pas donner leur sang : c’est à nous de leur donner les soins, les vêtements, le logement, l’éducation, le respect élémentaires dont ils sont privés. Et pourtant, parmi les plus démunis, la générosité existe, et elle n’est pas moins grande que parmi ceux qui ont un toit et mangent à leur faim.

Restent les autres, la majorité invisible qui ne donne pas de sang alors que rien ne les en empêche – alors que c’est « si simple et si facile ».
Peut-être que, justement, ça n’est pas si simple et si facile que ça.

*
Donner son sang est un geste qui coûte : il faut insérer le don à l’intérieur d’une journée, l’ajouter à ses activités habituelles, le faire sur son temps de travail ou son temps de repos et, ce temps de prélèvement, on ne le passe pas à faire autre chose de plus agréable.
Donner du sang n’est pas dangereux en soi, on finira par régénérer ce qu’on nous a pris ; mais ce n’est pas non plus dénué d’effets : pendant un jour ou deux, on aura mal au point de piqûre ; parfois, on se sentira un peu fatigué. 
(A ce sujet, une étude a montré que le fait de proposer une anesthésie locale améliore la probabilité que des gens donneront du sang, en particulier si c'est la première fois. Ce qui donne à penser que la peur de la douleur est un obstacle.)

Bien sûr, ça n’est pas très contraignant : c’est aussi simple qu’aller se faire couper les cheveux ou se faire faire une manucure. On n’a rien à faire, on reste allongé, c’est gratuit et on se fait servir un petit déjeuner, un repas ou un goûter à l’œil.

Cela dit, en dehors d’un sandwich, d’un café ou d’un jus d’orange, donner son sang ne rapporte pas grand-chose matériellement et absolument rien en termes d’image. Très peu également sur le plan de la gratification morale : les échanges rapides avec le personnel du centre (qui n’a peut-être pas à chaque fois le temps de bavarder avec vous et de vous féliciter d’être venu) ne peuvent pas apporter la même satisfaction que, par exemple, de se porter volontaire pour donner un rein à son frère ou un lobe de foie à sa petite cousine menacée de mort à brève échéance. Et, à moins de publier un selfie sur Facebook, un don de sang reste invisible. Personne d’autre que nos proches (et encore, si on le leur dit) ne saura que nous l’avons fait. Quant à l’équipe de prélèvement, elle nous oubliera aussi vite qu’elle nous a rencontré.

Dans Réparer les vivants (Ed. Verticales), Maylis de Kérangal imagine le processus et l’itinéraire complexe d’un organe entre son donneur et son receveur. Le message est clair : donner son cœur ou son rein sauve des vies. C’est concret, c’est visible, c’est indiscutable. Et puisqu’on le fait alors qu’on est sur le point de mourir, ça ne coûte rien.

Donner son sang est également un geste altruiste, et certes moins radical qu’un don d’organe, et on le fait de son vivant, mais il est moins aisé que verser de l’argent à une bonne œuvre. Pas seulement pour des raisons strictement pratiques (on peut faire des dons substantiels en ligne, sans quitter son clavier, à toutes sortes d’œuvres charitables ou d’organismes non-gouvernementaux), mais aussi parce que c’est un don « à l’aveugle », car il existe entre nous et la personne qui en bénéficiera la plus grande distance matérielle et imaginaire possible. Donner du sang, c’est verser de l’eau dans un puits. 

Celui ou celle qui recevra notre don nous sera toujours absolument étranger. Pour ce que nous en savons, d’ailleurs, il n’est pas certain que la poche qui contient nos globules sera effectivement transfusée : elle peut être endommagée, égarée, perdue, mal étiquetée et par conséquent inutilisable. Pire : la personne à qui on donnera notre sang peut mourir au moment où on la lui pose – et le don sera perdu – ou après qu’on le lui aura passé, et ce don n’aura pas suffi. D’un autre côté, il n’est pas du tout certain que ce sang servira à sauver quelqu’un : il peut être utilisé au cours d’une intervention par ailleurs bénigne et sans histoire, afin de lutter contre une anémie minime.

Cette incapacité à visualiser pour nous-mêmes les effets du don compromet l’établissement d’une relation – imaginaire, mais ancrée dans des émotions bien réelles pour nous - avec les personnes susceptibles de le recevoir. Il est aisé d’éprouver de la compassion pour une personne dont le cœur, le rein ou le foie ne fonctionne plus et de vouloir donner ses organes une fois qu’on sera mort. Il n’en va pas de même si l’on imagine que notre sang sera transfusé à un skieur qu’on opère du genou pour qu’il puisse remonter sur ses planches : l’enjeu moral n’est, tout simplement, pas du même ordre. Cette incertitude quant à l’usage qui sera fait de notre don peut avoir, pour certains d’entre nous, quelque chose de gênant. Car, encore une fois, nous ne sommes pas généreux de manière absolument gratuite : nous voulons au moins pouvoir nous féliciter d’avoir été généreux…
Mais nous féliciter de quoi, exactement ?

Aujourd’hui, je ne pense plus que donner du sang est simple – malgré la simplicité technique du geste et des rituels qui l’entourent, ni facile. Je pense que pour la plupart d’entre nous c’est la démarche la plus difficile qui soit : elle suppose de faire un geste dont nous serons immédiatement et irrémédiablement dissociés, et dont le fruit sera noyé dans l’ensemble des dons.

Si donner son sang coûte, mais ne rapporte rien, ni dans l’immédiat ni plus tard ; si ce don se fait que personne ne le sache ou nous en manifeste de la gratitude, sans qu’on en voie les résultats, sans qu’on ne jouisse jamais, fût-ce indirectement, de notre générosité ; si la seule satisfaction qu’on puisse en tirer est de se dire qu’on a fait quelque chose d’utile, alors donner son sang est ce qu’il y a de plus proche d’un geste altruiste « pur ».

Et cela pourrait expliquer qu’il soit problématique, malgré son apparente « simplicité ». Non parce que la plupart d’entre nous en seraient incapables – je suis sûr du contraire – mais parce que c’est un geste difficile à insérer au milieu de notre vie, de nos obligations, de nos contraintes quotidiennes. En un sens, ceux et celles d’entre nous qui font du don de sang une habitude, un geste régulier, intégré à leur vie, ne sont pas « exemplaires » ; ils ont trouvé un équilibre qui leur convient, mais qui ne peut pas être celui de tout le monde.

Pour inciter ceux qui ne donnent jamais leur sang à le faire, peut-être est-il souhaitable de sortir les dons de l’isolement. En centrant les campagnes de sensibilisation non seulement sur la générosité individuelle, mais aussi sur la possibilité pour les donneurs potentiels de se retrouver, quartier par quartier, autour d’un lieu de don mobile, pour y donner en couple, entre voisins, entre amis, en collègues de la même entreprise, en salariés du même commerce. Les inviter à faire le même geste altruiste collectivement, en faire une occasion de rencontre et de partage ; en égaux, parce tous en même temps ; en amitié et en solidarité, parce qu’ensemble.

Si je me souviens très bien de la première fois que j’ai donné mon sang, aux côtés de Frédérique, Jean-Pierre et Serge, à la fac de médecine de Tours, en 1977, c’est parce que ce jour-là, grâce à ce moment de don partagé, nous étions tous membres de la même famille.


vendredi 24 juin 2016

Mon fonds de commerce


J'écrivais bien avant de devenir médecin. 
Depuis l'âge de 11 ou 12 ans, j'écrivais des nouvelles de SF ou des nouvelles noires. A partir de 14 ans, dans mon journal (photo ci-contre), je décrivais mes relations avec mes camarades et mes profs, j'exprimais ma colère ou mon dégout à l'égard de la politique politicienne et des injustices auxquelles j'assistais de près ou de loin. 
En Amérique (pendant l'année 72-73), j'ai écrit quatre nouvelles (deux fantastiques, une réaliste, je ne me souviens pas de la quatrième) et des dizaines de lettres à ma famille décrivant ce que je faisais. 
Le jour où je suis arrivé devant l'amphithéâtre des PCEM 1 à Tours, le 1er Octobre 1973, la médecine est devenue un de mes sujets d'écriture. 
Ca n'a fait que s'amplifier par la suite. 
Il faut dire que c'est un gros morceau. 


Et je dois à la pratique de la médecine de m'avoir donné le matériau et la force d'écrire des romans. 
En 1987-88, lorsque j'ai écrit La Vacation, en nourrissant le récit de mon expérience, de mes émotions et de mes perceptions et jugements de valeur dans un centre de planification et d'IVG, j'étais très en colère. De me sentir impuissant et douloureux face à la vie des femmes, et aussi incapable de partager ce que je ressentais. Ecrire, puis publier ce roman m'a beaucoup aidé. Je ne remercierai jamais assez Paul Otchakovsky-Laurens de l'avoir publié. (Il répondrait sans doute qu'il me remercie de le lui avoir envoyé...) 


Anyway (ou En tout cas, comme on dit au Québec), après la publication de ce premier livre, j'avais des ambitions assez mégalomanes : poursuivre et terminer mon Roman du Grand Tout, Les Cahiers Marcoeur. Avec l'aide de mon éditeur, j'ai compris que ce roman était très creux. Ca m'en a fichu un coup. Je suis passé à autre chose, dans l'idée que j'étais peut être l'auteur d'un seul livre. Ca arrive. Ca ne me faisait pas plaisir mais bon, j'avais un métier (médecin de campagne) et des enfants à élever. C'était la priorité. 

Et puis, pour des raisons familiales, j'ai quitté mon cabinet médical et, tout en poursuivant les vacations à l'hôpital, j'ai gagné ma vie en faisant de la traduction. Et en même temps, j'écrivais ce qui est devenu La Maladie de Sachs. C'était assez logique : j'entendais des tas d'histoires, je les voyais se dérouler devant mes yeux, j'avais envie de les retranscrire depuis longtemps. Quand j'ai eu le temps de le faire - parce que je ne passais plus la plus grande partie de mon temps dans un cabinet ou sur les routes - je l'ai fait. 

Je n'imaginais par qu'il serait reçu comme il l'a été. 

Je n'avais pas du tout l'intention de devenir un médecin-écrivain et de prendre la suite d'André Soubiran ou de Jean Reverzy. Je voulais seulement écrire des livres. Beaucoup de livres. Comme Isaac Asimov. Autant que Georges Perec, au moins.  Et des romans dont les personnages ne seraient pas nécessairement des médecins. 



Mais le fait est que j'étais aussi un soignant - du moins, c'est toujours comme ça que je me suis vu. Très vite, pendant mes études, j'ai détesté l'état d'esprit de la fac, du CHU et des mandarins. Si je ressortais mes journaux de l'époque, il y aurait des centaines de pages sur le sujet.
Oh, j'ai croisé plein de types et de femmes épatants, mais autant parmi les infirmièr(e)s, les biologistes, les sages-femmes, les aide-soignant(e)s et les orthophonistes que parmi les médecins. J'en suis venu à me dire que je n'étais pas fait pour être médecin, mais sage-femme ou psychologue clinicien. Ca me paraissait plus proche de ma manière d'interagir avec les gens. Je regrette un peu de ne pas avoir su ça quand j'ai commencé. Sage-femme ou psychothérapeute, c'est vraiment des métiers que j'aurais voulu faire. Et tous les mois d'été ou les vacances de Pâques passés à être aide-soignant puis infirmier m'ont appris beaucoup plus que mes stages d'externe. 

(J'ai lu des tas de bouquins épatants, aussi.) 


Mes études et la torture qu'elles ont représenté m'ont fourni un autre sujet d'écriture, un autre tas de grain à moudre : les rapports de pouvoir entre les médecins et... tout le monde : les autres médecins, les patients, les professionnels de santé, l'industrie, les politiques. 

C'est un sujet inépuisable. 
Le seul truc c'est que je n'ai jamais pu me contenter d'en faire des romans. J'aurais peut-être dû. Construire une "oeuvre" faite seulement de littérature. Cinquante romans ça ferait plus chic que cinquante-bouquins-dont-quinze-romans-dont-la-moité-dans-des-"mauvais -genres". 
J'aurais peut être dû aussi faire radiologue. Ce sont des hommes de l'image. Et j'en connais qui sont très gentils et attentifs avec les patients. Ils ne les laissent pas à poil sur la table et ne leur font pas des touchers vaginaux brutaux, comme on me l'a raconté pas plus tard qu'aujourd'hui. On peut être radiologue et gentil. J'aurais pu. Et j'aurais gagné beaucoup plus d'argent qu'avec tous mes bouquins réunis. 
Mais ça s'est pas passé comme ça. Je voulais soigner au plus tôt. En dehors de la coupe des patrons. J'ai choisi la médecine générale. J'aurais sûrement choisi un poste de salarié, comme en Angleterre, si ça avait existé. Je n'ai jamais été confortable avec le paiement à l'acte. 

De toute manière, je ne pouvais pas seulement écrire des romans-sur-la-médecine, car le soin et le pouvoir ce ne sont pas seulement des figures narratives, et pas du tout des figures "esthétiques" (1), mais des problèmes bien réels : quand une figure d'autorité (que ce soit un parent, un enseignant, un médecin, un flic, un prêtre) abuse de son ascendant pour maltraiter quelqu'un, ça me fait mal. Physiquement. Je ne peux pas me contenter d'écrire des romans sur le sujet. Il faut que je fasse des trucs plus musclés. Des essais, des pamphlets, des coups de gueule. 

D'autant que j'ai vu beaucoup de maltraitances dans ma vie d'étudiant et ma vie professionnelle. Et ça m'a toujours été incompréhensible parce que j'ai grandi dans une famille où tout le monde essayait de prendre soin de tout le monde. Même quand on n'avait pas envie, même quand on était fatigué(e) ou en colère. Mes parents étaient des soignants, ma soeur et mon frère ont été soignants très tôt et ils le sont toujours, par l'esprit et par les actes, sinon par la profession. (Et encore, à bien des égards ce sont des soignants dans leur boulot aussi !) Et je ne me sens pas différent d'eux sous prétexte que je suis médecin et pas eux. 

C'est quelque chose d'important, ça aussi : je ne me suis jamais senti différent des autres parce que j'étais médecin. Je voyais bien que les autres me voyaient différemment, et j'ai senti très tôt qu'être médecin ça met dans un statut et une classe sociale et un pouvoir d'achat particuliers, et que ça confère aussi une aura particulière aux yeux de tout un chacun, mais ça ne m'a jamais donné le sentiment que j'étais différent du "Marc d'avant" ou supérieur à qui que ce soit. 

En revanche, j'ai toujours adoré apprendre et lire et écouter et assimiler les gestes que je voyais faire et qui permettaient de faire du bien. J'aime expliquer, j'aime rassurer, j'aime réparer, j'aime résoudre des problèmes qui semblent insolubles et qui sont en fait tout simples, j'aime faciliter la vie des gens. Ca me fait plaisir. Ca me comble. J'ai l'impression d'être utile, bon à quelque chose. Bon. Tout court. (2)

Alors, une fois que j'ai été publié, je me suis rendu compte que je pouvais écrire autre chose que des romans : des livres pratiques, des manuels, des bouquins pour expliquer et faire connaître. Aussi bien Contraceptions mode d'emploi que Les Miroirs de la vie ou Le rire de Zorro, ou Mission : Impossible parce que faire du bien c'est aussi se faire du bien. 

Et je ne me suis pas gêné pour écrire des romans policiers ou des romans de SF, comme j'en lisais adolescent. Dans les miens, l'adversaire est une multinationale du médicament, WOPharma. (Elle ressemble au SPECTRE dans James Bond. Et bien sûr, elle renaît toujours de ses cendres.) Je me suis bien amusé. 

Mais je suis toujours revenu aux pamphlets et aux coups de gueule. Sur mon site, et dans les livres. Parce que, vous voyez, quand j'entendais les femmes me raconter qu'on leur avait refusé un DIU ou qu'on ne les croyait pas quand elles disaient s'être retrouvées enceintes sans oublier leur pilule, je me mettais à leur place : j'avais (j'ai toujours) comme tout le monde, envie de pouvoir faire des galipettes tranquillement avec ma compagne sans qu'elle risque d'être enceinte contre son ou mon ou notre gré. 

Faire du bien ça n'est pas seulement faire plaisir (en libérant la sexualité ou en recommandant de regarder Urgences) c'est aussi faire en sorte que les autres n'aient pas mal. Leur donner de quoi se soigner quand ils ont mal, se défendre quand on leur fait mal. J'aurais voulu écrire un livre sur la douleur et les anti-douleurs, depuis l'aspirine jusqu'à la morphine, mais l'occasion ne s'est pas présentée (si ça intéresse un éditeur, qu'il me fasse signe). Mais j'ai écrit des livres pour parler des abus de pouvoir et de la maltraitance infligée par les médecins parce que, comme pour l'IVG, la souffrance des femmes et des hommes qui m'écrivent est intolérable, et le moins que je puisse faire est d'écrire pour la faire entendre. 

Fondamentalement, en même temps qu'un écrivant, je suis un militant (an activist). Des droits de la personne. De la lutte anticapitaliste. Un idéaliste, quoi. C'est pas nouveau.

J'ai souvent été traité de démagogue (parce que je prenais le parti des patients, ce qui prend beaucoup de médecins à rebrousse-poil), de faire de la critique des institutions médicales "mon fonds de commerce" et ces jours-ci certains praticiens qui ont aimé mes romans se plaignent que " taper les médecins est devenu mon gagne-pain".

Ca ne devrait pas me toucher, parce que ce sont juste des commentaires en passant, pas des critiques le nez sur ce que j'ai écrit, mais bien sûr ça me touche. Je trouve ça difficile à encaisser. Tout comme j'ai trouvé difficile d'être exclu de la fac de médecine où on m'avait confié deux enseignements dirigés et un module optionnel, en 2006-2007. 

Je vais survivre, et c'est l'écriture qui m'aide, encore une fois. Et aussi les messages que je reçois.  Mais ça me fait reconsidérer les quarante-quatre années écoulées depuis que je suis entré à la fac de Tours. 

Je crois (même s'il ne s'agit que d'une reconstruction) que quand on échappe aux accidents graves de la vie (la guerre, la mort brutale, l'incendie, la maladie invalidante, le suicide, le tremblement de terre) et quand on a la chance de pouvoir choisir ce qu'on fait, il peut y avoir une logique dans un itinéraire. Une ligne directrice. J'ai eu cette chance. 

Ma ligne directrice, au fond, est simple : vivre en me rendant utile et en faisant autant de bien que possible. Pas de manière spectaculaire, parce que je n'en ai pas les moyens (je n'ai ni fortune extravagante à distribuer, ni le pouvoir de guérir avec les mains) mais de manière concrète, directe, immédiate pour les gens qui s'adressent à moi ou que ça intéresse de me lire. Bref, avec des gens qui choisissent librement d'interagir avec ce que j'écris. 

J'ai de la chance, je peux le faire de plusieurs manières : en écrivant des romans, en diffusant des informations et un savoir utile via les livres et l'internet, en prenant position résolument, ouvertement, du côté de celles et de ceux qu'on maltraite. Et tout ça sans ajouter à la cruauté de la vie, sans exercer de pouvoir ni exploiter personne, en goûtant aux choses que j'apprécie, en aimant les personnes que j'aime, en faisant ce que je sais faire : écrire, transmettre, raconter. 

J'espère pouvoir le faire longtemps. Mais que je disparaisse dans vingt ans ou dans cinq, ou que  je passe demain sous un autobus, je regarde mon "fonds de commerce" et je me dis qu'il y en a de bien plus infâmants. 

C'est beaucoup. En regard de l'absurdité et de la cruauté de la vie, c'est vraiment beaucoup. 

Mar(c)tin 

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(1) Bien que je sois publié chez P.O.L, et bien que j'essaie de travailler la forme de mes romans, je ne les considère pas comme des expériences esthétiques. Il y a plein de phrases ou de tournures approximatives ou malfoutues dans mes romans. Je m'en fiche. Je fais seulement en sorte qu'ils soient compréhensibles et agréables à lire. La forme qui m'intéresse est la narration, pas la langue. 

(2) Là, en général, j'entends dire "Quel discours manichéen ! ". Mais il y a erreur de doctrine. Je ne partage pas le monde en deux, comme la religion de Mani. Je ne cherche pas à être bon en étant vertueux ou "lumineux". J'aspire à être bon en posant des actes que j'espère bons (ou qui font du bien). C'est du conséquentialisme, pas du manichéisme. Et je crois sincèrement qu'on peut dire si des actes font du bien ou non, quand on le demande à ceux qui sont à l'autre bout de ces actes. 

vendredi 17 juin 2016

De l'élitisme dans la littérature (2) - par Olivier Adam






J'ai lu tout à l'heure un article d'Olivier Adam (que je n'ai jamais rencontré, à ma connaissance, et dont je n'avais jamais rien lu auparavant) sur le site du Nouvel Obs. Ca me fait plaisir d'en reproduire ici un extrait.  


(...) Les écrivains ont déserté le champ des classes moyennes et populaires parce qu’ils n’en viennent pas. Parce qu’ils ne connaissent cette réalité que de loin. Parce qu’on n’écrit jamais que de son propre point de vue (et ce n’est pas une critique que je formule ici. à mon avis mieux vaut écrire sur ce qu’on connaît. C’est le moyen le plus sûr de viser juste. Bourdieu lui-même a montré combien son engagement dans la démarche sociologique répondait à la nécessité de réfléchir à son propre parcours, et comment les objets d’études des chercheurs se définissaient en fonction de leurs origines, de leur trajet, et des obsessions et questionnements associés).
Ainsi, la très grande majorité des écrivains français provenant de la bourgeoisie, c’est à cette même bourgeoisie que s’intéressent la plupart des romans. Le caractère minoritaire des œuvres traitant des classes populaires et moyennes ne traduit jamais que la sous-représentation de ses rejetons dans les rangs des écrivains, selon les mécanismes de reproduction d’ailleurs emblématiques de la pensée bourdieusienne, et l’incapacité des autres à intérioriser des problématiques qui leur sont trop lointaines, par défaut d’expérience.
Ensuite en considérant la méfiance «de principe» qu’entretiennent les catégories dominantes, à l’intérieur même du champ scientifique, à l’égard de la démarche sociologique, nécessairement aride, rebutante, concrète, statistique, objective, et par conséquent moins «noble», moins «élevée» que, par exemple, la philosophie, la littérature, l’histoire ou la psychanalyse, et des problématiques dites «sociales», où l’on se salit sans doute trop les mains, en les exposant au cambouis du concret, du réel, du peuple, de la moyenne, du commun. À ce titre, relisant des entretiens donnés peu avant sa mort, une phrase de Pierre Bourdieu m’a paru particulièrement éclairante:
Quand vous avez parlé de mon travail tout à l’heure, je pense que mon plus grand mérite dans ma trajectoire, ça a été de souvent choisir le moins chic, parce que souvent la vérité est à ce prix.
On pourrait sans mal l’étendre au champ littéraire. Les classes moyennes, les classes populaires, le majoritaire. Les banlieues, la campagne, le pavillonnaire, les grands ensembles, les lotissements. La vie commune, les lieux communs, le combat ordinaire : le travail, les enfants, le manque d’argent, le surendettement, le chômage, la précarité, la pauvreté, le déclassement, la ségrégation, l’exclusion, l’échec scolaire, les usines, les bureaux, les supermarchés, le Pôle emploi, les hôpitaux, les écoles, les zones commerciales, les zones industrielles, les zones pavillonnaires, et le conformisme de la vie qu’y mène tout un chacun. Tout cela manque tellement de «chic», n’est-ce pas.
Tout cela manque tellement de cette légèreté chère à l’esprit français, ma chère. De cette élégance, propre à une littérature qui s’est toujours rêvée en altitude, pure, éthérée, poétique, dégagée, ironique. À moins de s’en saisir pour dire la répulsion qu’elles inspirent (et combien de fois ai-je entendu des auteurs affirmer leur volonté d’échapper à la réalité commune, de se bâtir contre la médiocrité moyenne, grâce à la littérature), à moins de les regarder d’en haut (et il faudrait s’interroger sur la propension qu’ont certains transfuges à n’être pas les derniers à se livrer à ce jeu, comme pour finir de se fondre, faire oublier les stigmates qui siéent si mal au teint de l’écrivain), comment s’en sortir sans égratignure, sans suspicion, les mains propres et la chemise blanche impeccable?
Faites l’expérience. Parlez-en dans un livre, un film, et on vous taxera de misérabilisme, de naturalisme sordide. Évoquez la France moyenne, commune, les gens qui travaillent, vivent comme tout le monde, et on déplorera que vous mettiez en scène des vies étriquées, minuscules, minables. Décrivez ces gens, ces endroits avec un minimum d’empathie et on vous reprochera de vous complaire dans la médiocrité de masse, de glorifier la laideur suburbaine. Descendez à peine plus bas dans l’échelle, faites état de la violence des rapports de classe, de leur permanence même et on qualifiera immédiatement votre roman de populiste, manichéen et j’en passe.
Qui pourrait s’y risquer et à quoi bon? Quel bénéfice en tirerait-on? Aucun. Au point d’en arriver à ce qu’un roman ambitionnant de s’emparer de la crise s’intéressera aux traders, à la haute finance, aux dirigeants d’entreprise, aux dominants, plutôt qu’à ceux qui la subissent de plein fouet. Au point qu’un roman prétendant « dire » la société, ne traitera jamais sa réalité moyenne, majoritaire, mais investira invariablement les milieux de l’art, de la publicité, des médias, convoquera mannequins, personnalités télévisuelles, gens de pouvoir, artistes à la mode, comme si vraiment le pays n’était composé que de cela, comme si tout cela pouvait dire quoi que ce soit de sa réalité, de ce qui l’agite et le meut, de ce qu’il devient et de vers où il se dirige. 
Olivier Adam 
(Le texte dont est extrait ce fragment est publié ici dans son intégralité.) 
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Lire : De l'élitisme dans la langue et la littérature (1)